Conférences bibliques 2004-2005 "Une approche des psaumes"   (4)

Note: (les notes sont visibles dans le texte en y positionant la souris)

COMMENT LIRE ET PRIER LES PSAUMES DE SUPPLICATION


LA STRUCTURE DES SUPPLICATIONS

En parlant de ''supplications'' je reprends le terme utilisé par la Bible de Jérusalem, dans son introduction aux Psaumes, pour désigner les prières où un homme (ou le peuple) crie vers Dieu en lui exposant sa situation misérable et l'appelle à son aide. La TOB nomme ces Psaumes ''appels au secours'', ce qui me semble un peu terne pour des prières si passionnées ; d'autres parlent de ''lamentations'' mais je préfère réserver ce mot pour désigner une des composantes de ce type de Psaumes, l'exposé de la situation qui explique l'appel à Dieu.
Les Psaumes de supplication sont nombreux : on compte quelques trente-huit supplications individuelles et dix-huit supplications collectives, soit au total plus du tiers du psautier. Nous en avons lu ensemble quelques uns, nous en verrons encore un ou deux, mais, de toute façon, il en reste beaucoup que nous ne pourrons étudier. Je voudrais donc proposer une grille de lecture pour aider chacun, s'il le désire, à poursuivre l'étude de cette importante famille de Psaumes.
En effet, la lecture des supplications, en particulier des supplications individuelles, n'est pas aisée. Quand nous voulons lire et méditer l'un de ces textes en essayant d'en comprendre le sens, d'en suivre le mouvement, d'en goûter la saveur, nous sommes parfois désemparés car il est difficile de suivre le fil du poème. L'auteur passe sans cesse d'un pronom personnel à l'autre, il parle de Dieu en ''Il'' puis s'adresse à lui en ''Tu'', il parle de lui-même en ''Je'' avant de montrer du doigt ces ''Ils'', les ennemis, qui l'oppriment ; il mélange les époques, se plaignant du présent, se rappelant un passé glorieux, espérant un avenir de bonheur ; le climat de la prière change sans cesse et passe brusquement des larmes à la joie, de l'allégresse à la peine.
Je pense qu'il peut être utile pour mieux entrer dans un Psaume de ce type, pour mieux adhérer à son mouvement, pour le méditer puis le prier, de distinguer les différents moments du poème, en d'autres termes d'en analyser la structure.

Voici la structure, autrement dit les composantes, d'une supplication [1].

Invocation à Dieu et cri d'appel
Le psalmiste commence en général par un appel à Dieu, au vocatif, et un cri qui résume l'essentiel de sa prière.

Lamentation
Dans les passages de lamentation, l'orant expose sa situation de manque : il est dans une grande détresse, aux prises avec un mal multiforme. Il parle de lui-même, il dénonce ses ennemis, les hommes qui l'accablent, il peut aussi s'en prendre à Dieu. La lamentation peut donc avoir trois thèmes, Moi, Eux, les ennemis, et Toi, Dieu.

- Moi
Le psalmiste parle en ''Je'' : il est affronté à l'angoisse de la mort et cette menace peut prendre des formes très diverses. Il est, par exemple, rongé par la maladie, menacé par des adversaires sans pitié, abandonné des siens, tourné en dérision…

- Les ennemis
Les adversaires de celui qui prie sont désignés par ''ils'' et appelés ennemis, agresseurs, ceux qui haïssent, persécuteurs. Ils sont nombreux, puissants et chaque Psaume décrit leur mode d'action de manière différente comme si l'inventivité du mal était sans limite.

- Toi
Le psalmiste se plaint parfois de Dieu lui-même. Par exemple dans le Psaume 22, au v. 16b, l'orant dit à Dieu : Tu me déposes dans la poussière de la mort et en Ps.88, 8 il accuse : Ta fureur s'est appesantie sur moi, de chacune de tes vagues tu m'accables. Parfois la plainte est atténuée sous forme d'une question comme en 13,2 : Jusques à quand Seigneur ? M'oublieras-tu toujours ?

Demandes ou Supplications

L'orant ne se limite pas à exposer dans les parties de lamentation sa situation angoissante, il adresse à Dieu des supplications c'est à dire des demandes pressantes. Et ces demandes peuvent être regroupées sous trois thèmes.

- Sois proche
Ce que l'orant demande avant tout, c'est que Dieu cesse d'être absent, qu'il ne reste pas loin, caché, irrité, mais qu'il se rapproche, qu'il tende l'oreille, qu'il se penche pour regarder, qu'il tourne son regard vers ceux qui l'implorent, que le contact soit rétabli. Ici l'objet essentiel de la demande, c'est la présence de Dieu, c'est Dieu lui-même.

- Sauve
Le psalmiste demande aussi à Dieu d'intervenir : agis, aide, libère, sauve en un mot.

- Punis
Le suppliant demande parfois que le méchant soit puni, réduit au silence, accablé de honte.

Le psalmiste justifie ses demandes en les motivant, il explique à Dieu pour quel motifs celui-ci doit l'exaucer et lui répondre ; ces motifs sont très divers : parce que le suppliant est trop faible, parce que Dieu ne peut pas abandonner ceux qu'il a sauvés dans le passé, parce qu'il doit être fidèle à son Alliance, pour son propre renom, pour que l'orant puisse continuer à le louer…

Louanges

Nous avons remarqué dans les Psaumes de supplication que nous avons lus ensemble qu'ils comprenaient des passages de louange. Et ce trait est commun à toute cette famille de Psaumes : en tous la louange est présente sous des formes très diverses. En voici les principales.

- Le rappel des actes victorieux du passé
Quand un homme crie vers Dieu dans une situation angoissante, il se souvient des actes sauveurs accomplis par Dieu dans le passé et les rappelle à Dieu. Quand le peuple est en danger, il fait mémoire des interventions glorieuses de Dieu dans le passé et, avant tout, de la sortie d'Egypte. Le mémorial du salut est une composante naturelle des supplications.

- L'affirmation de confiance
Les supplications incluent souvent une affirmation de confiance ou profession de foi, qui est distinguée de la lamentation (quand la traduction est précise) par un ''Mais'', Mais moi … ou Mais Toi…, dans laquelle le psalmiste proclame que Dieu est capable de le sauver, ce qui est une forme de louange. Cette confession s'exprime par des verbes de confiance (se confier, espérer, attendre) et des verbes exprimant la protection (soutenir, garder, protéger).

- Les qualificatifs attribués à Dieu
La compétence reconnue à Dieu s'exprime par des images qui évoquent la force, la protection : roc, rempart, forteresse, refuge. Des adjectifs évoquent la fidélité de Dieu, sa bonté, sa tendresse et sa capacité à sauver.

- La promesse de louange ou la louange effective
On note souvent à la fin du Psaume un brusque passage de la lamentation ou de la supplication à la louange. L'orant fait le vœu de louer son Dieu quand il aura été sauvé de la mort. Dans certains Psaumes il semble que le psalmiste a été entendu, une promesse de salut a été donnée ou une action divine a eu lieu, la prière se termine alors par une louange à laquelle tous les proches, tous les fidèles sont invités à se joindre

Les indications qui précèdent ne signifient pas que la structure des supplications est rigide et que les Psaumes de supplication se coulent dans le plan présenté ci-dessus. Les composantes de la lamentation ne sont pas toutes présentes dans chaque Psaume et l'ordre des trois thèmes, Dieu, les ennemis et moi, varie d'un poème à l'autre. La nature des demandes et leur ordre varient aussi d'une prière à l'autre. Les Psaumes sont des prières vivantes où les demandes peuvent précéder la lamentation, où la lamentation peut être dispersée dans le poème en plusieurs fragments. La louange jaillit ici ou là selon les états d'âme de l'orant.

En pratique nous pourrons procéder comme suit : après avoir isolé l'introduction, nous lirons le Psaume un première fois pour distinguer les versets de lamentation et, dans la lamentation, reconnaître les 3 thèmes de plainte : l'orant expose-t-il en Je sa situation ou parle-t-il à la 3e personne de ses ennemis ou encore s'en prend-il à Dieu en ''Toi''?
Une seconde lecture sera dédiée aux demandes en les analysant pour savoir si elles relèvent plutôt de la recherche du contact ou de l'imploration pour le salut ou encore visent le châtiment de l'ennemi.
Une troisième lecture recherchera les différentes formes de louange que comporte le Psaume de supplication étudié.
Je pense que des exercices d'application, comme on disait à l'école, nous aideront à analyser la structure d'un Psaume. Nous allons reprendre des Psaumes que nous avons déjà lus en leur appliquant cette grille de lecture. Pour faciliter ce travail de relecture et d'analyse, vous trouverez à la fin de ce chapitre les Psaumes 142 et 31 dans la traduction que je vous ai proposée quand nous les avons lus.

La structure du Psaume 142

Le verset 2 (après la suscription) est un cri, une demande de grâce mais ce cri n'est pas adressé au Seigneur mais lancé ''vers'' lui, comme si l'orant n'était pas sûr de pouvoir l'atteindre et n'osait pas le nommer. Nous ne trouverons un vocatif adressé au Seigneur qu'au v.6 : Je crie vers toi, Seigneur !

Après le cri initial, le psalmiste décrit sa situation en ''Je'', c'est donc une lamentation de thème ''moi''. Il est angoissé et épuisé : (3) Je répands devant lui ma plainte, j'expose devant lui mon angoisse, (4a) tandis que mon souffle s'épuise. Plus loin il dit sa solitude, son rejet : (5) Personne qui me connaisse, je n'ai plus de lieu où fuir, personne qui se soucie de ma vie. Pour justifier sa demande d'écoute, il ajoutera : (7) Car je suis faible, très faible. Il est si faible qu'il ne peut plus se défendre, son seul salut est en Dieu.
Le thème des ennemis est également présent dans la lamentation ; l'orant dit en s'adressant à Dieu : (4b) Sur la route où je marche, ils m'ont caché un piège. Les artisans du mal agissent comme des chasseurs qui veulent faire tomber le gibier dans un piège. Pour motiver son appel, il dit encore : (7b) Car ils (ses ennemis) sont plus forts que moi, Dieu seul peut le sauver.
Le thème ''Toi, Dieu'' n'apparaît pas dans la lamentation, le Psaume n'exprime pas de reproches à Dieu

Lisons le Psaume une deuxième fois pour analyser les demandes adressées à Dieu. Elles sont de deux natures : les unes le supplient de rétablir le contact, la proximité : (5a) Regarde à ma droite et vois et, plus loin, (7a) tends l'oreille à mes appels ; les autres sont des demandes de salut : (7b) Délivre-moi de ceux qui me poursuivent et (8a) Fais-moi sortir de ma prison.

Lisons le psaume une troisième fois pour y relever les passages de louange.
Dans le cri initial le nom donné à Dieu, Adonaï ou Seigneur, est déjà une affirmation de foi : l'orant est de ceux à qui a été transmis le Nom révélé.
Nous trouvons après la lamentation, au v.4, annoncée par un ''Mais Toi'', une affirmation de confiance du psalmiste qui est sûr que Dieu veille sur lui : (4) Mais toi tu connais mon chemin. Plus loin, après avoir dit à Dieu Personne qui ait souci de moi, il se reprend comme s'il trouvait sa plainte excessive car Dieu est là, et il professe une seconde déclaration de foi : (6) Je crie vers toi, Seigneur, je dis : " C'est toi mon refuge, ma part sur la terre des vivants."
La louange est présente encore à la fin du Psaume. Le suppliant fait un vœu de louange en disant : (8a) (Fais-moi sortir de la prison où je suis) pour que je loue ton nom. Il s'agit, en principe, d'une promesse conditionnelle, qui ne sera remplie que si le persécuté est libéré, mais celui qui implore est sûr que Dieu le fera sortir et nous pouvons comprendre ces mots comme une annonce de louange. Délivré, l'orant appellera ses frères pour leur faire connaître ce nouvel acte de salut du Seigneur : (8b) Autour de moi les justes feront cercle quand tu auras agi en bien pour moi.
La louange sous des formes variées est occupe une grande place dans cette supplication.

La structure du Psaume 31

Nous allons refaire le même exercice avec le Psaume 31, une autre supplication individuelle.

Le début du Psaume en 2ab est uneinvocation au Seigneur et un cri qui résume le Psaume : En toi, Seigneur, je me réfugie, que je ne sois jamais déçu !

Parcourons d'abord le Psaume pour en discerner les parties de lamentation.
Il commence par des demandes, des déclarations de confiance, des rappels du passé et la lamentation ne commence qu'au v.10b :

10 (Prends pitié de moi, Seigneur,) je suis en détresse.
La douleur me ronge les yeux, la gorge et les entrailles.
11 Car ma vie s'achève dans la tristesse,
et mes années dans les gémissements.
Le péché m'a fait perdre mes forces, et mes os sont rongés.


C'est une lamentation sur le moi, l'orant dit à Dieu sa détresse, lui parle de sa grave maladie.

Lisons maintenant les versets suivants :

12 Je subis les injures de mes adversaires,
plus encore de mes voisins.
Je fais peur à mes amis,
s'ils me voient, ils s'enfuient loin de moi.
13 Je suis oublié tel un mort effacé des mémoires,
comme un débris qu'on jette.
14 J'entends les calomnies de la foule,
de tous côtés, c'est l'épouvante.
Ils se sont mis d'accord contre moi,
ils conspirent pour me prendre la vie.


Le psalmiste parle tantôt en ''Je'' : Je subis…Je fais peur…J'entends… et tantôt en ''Ils'' : s'ils me voient, ils s'enfuient… Ils se sont mis d'accord… Cependant même quand il parle en ''Je'', c'est pour dire ce que lui font ses ennemis. Il me semble donc que tout ce passage peut être considéré comme une lamentation sur le thème des ennemisou adversaires.

Les lamentations du Psaume 31 ne comportent pas de reproches adressés à Dieu.

Nous relisons maintenant le Psaume pour discerner les demandes que l'orant adresse à son Dieu. Les supplications du psalmiste sont nombreuses mais il ne doute guère de la proximité du Seigneur car les demandes visant à rétablir le contact, à faire que le Seigneur soit proche, sont rares. Nous relevons en 3a Tends vers moi l'oreille ! et en 17a Fais briller ta face sur ton serviteur ! Plusieurs versets à la fin du Psaume évoquent la proximité du Seigneur mais sur le mode de la louange pour une proximité ressentie, vécue, plus que sur le mode de la supplication pour une proximité espérée.
Les demandes du type ''sauve'' sont très nombreuses dans les v. 2 à 5. En 2 Par ta justice libère-moi, en 3 Vite délivre-moi ! … Sois pour moi le rocher et l'abri, le château-fort qui me sauve, en 4 à cause de ton nom tu me conduiras et tu me guideras, en 5 Tu me feras sortir du filet qu'ils m'ont tendu.
Après le passage de lamentation qui va de 10 à 14 nous trouvons encore deux demandes du même type ''Sauve'' en 16 : délivre-moi de la main d'ennemis qui me poursuivent et en 17 : sauve-moi par ta fidélité.
Une dernière demande Que je ne sois pas déçu de t'avoir appelé (autrement dit : " Exauce-moi ") est formulée de manière à préparer des demandes que nous n'avions pas rencontrées dans le Ps.142, des demandes du type 'punis'', qui sont exprimées en 18b et 19 : Que soient déçus les impies, qu'ils se taisent au shéol ! Qu'elles deviennent muettes, ces lèvres de mensonge qui parlent avec insolence contre le juste, par orgueil et mépris.

Une troisième lecture du Psaume sera consacrée, disions-nous, aux passages de louange. En relisant dans cette optique le Ps. 31, j'ai été étonné que cette supplication d'un homme rejeté, exclu, déborde à ce point de louange. Je ne pourrais pas citer tous les versets de louange, je les résumerai.
Dès le cri initial, le mot Seigneur exprime l'appel d'un croyant et, en disant en Toi je me réfugie, le psalmiste reconnaît que Dieu est son protecteur, le garant de sa vie, et il met en lui son espérance : que je ne sois jamais déçu.
Dans les versets 3 et 4 Dieu est appelé rocher fortifié, château-fort, roc, forteresse. Le psalmiste, en une louange qui s'apparente à une litanie, donne à Dieu des qualificatifs qui disent l'abri solide qu'il offre à ses fidèles.
Les v. 6 et 7 expriment une double déclaration de confiance : l'orant remet son souffle fragile et précieux entre les mains de Dieu et se confie dans le Seigneur.
La louange déborde en 8 et 9 : se souvenant desinterventions de salut du passé, l'orant exprime sa joie car le Seigneur est fidèle.
Après la lamentation qui va de 10 à 14, la louange revient en 15 sous la forme d'une nouvelle confession de confiance qui évoque la formule de l'Alliance : Mais moi je compte sur toi, Seigneur, mon Dieu, c'est toi.
Après des demandes de salut pour lui, de punition pour ses adversaires, l'orant à partir de 20 termine sa prière dans la louange. Il exalte les bienfaits de Dieu, en particulier la protection qu'il donne à ceux qui le craignent : il les cache auprès de sa Face. Le psalmiste bénit (donc loue) le Seigneur qui l'a sauvé quand il se croyait exclu, le Seigneur qui l'a entendu. Nous avons ici non pas une promesse de louange mais une louange effective pour l'intervention divine dont le poème fait mention. Et le sauvé appelle tous les fidèles à aimer le Seigneur.

La structure du Psaume 74

Nous allons cette fois appliquer la grille à un Psaume de supplication collective, le Psaume 74.

Le verset initial est une invocation à Dieu et un cri sous forme d'interrogation qui donne le ton du Psaume :

1 Pourquoi, Dieu, rejettes-tu sans fin,
Pourquoi cette colère qui fume contre les brebis de ton pâturage ?


Recherchons maintenant les passages de lamentation. La lamentation concernant les ennemis commence en 3b Dans le Sanctuaire, l'ennemi a tout saccagé… et se poursuit jusqu'à 8.
La lamentation en nous (et non en moi puisqu'il s'agit d'une supplication collective) suit au v. 9 : Nous ne voyons plus nos signes, il n'y a plus de prophètes, et pour combien de temps ? Nul parmi nous ne le sait.
La lamentation en tant que reproche adressé à Dieu lui-même s'exprimait déjà dans le verset initial (Pourquoi ce rejet sans fin ?) et elle est reprise en 10-11 de nouveau sous forme de question. L'interrogation atténue ce qu'aurait de brutal, de choquant, une critique directe : Vas-tu laisser l'ennemi t'outrager longtemps encore, vas-tu garder longtemps ta main dans les plis de ton manteau ?

Passons ensuite en revue les demandes. Dans les demandes du type Sois proche nous pouvons classer le Rappelle-toi en tête du v.2, Dirige tes pas… en 3a, puis en 19 N'oublie pas sans fin la vie des tiens dans le malheur, enfin en 20 Regarde vers l'Alliance, la guerre est partout.
A la fin du Psaume les demandes de salut pour le peuple et de défaite et punition pour l'ennemi sont mêlées. Dans les prières pour le salut, on peut noter en 19 Ne livre pas à la bête la gorge de ta tourterelle, en 21 Que l'opprimé ne soit plus déshonoré et en 22Lève-toi, Dieu, défends ta cause !
Dans les demandes du type Punis on peut ranger en 18 Rappelle-toi cela : l'ennemi a blasphémé le Seigneur, un peuple insensé méprise ton nom ainsi que la fin de 22 et 23 Rappelle-toi l'insensé qui blasphème contre toi tout le jour. N'oublie pas le vacarme de tes adversaires, la clameur des rebelles, qui monte sans fin. Ces rappels sont des invitations adressées à Dieu pour qu'il agisse contre ses ennemis qui sont aussi ennemis d'Israël.

La dernière relecture sera consacrée à la louange dans ce Psaume 74.
Dès le v.2 nous avons un rappel des interventions de salutque Dieu a menées dans le passé en faveur de son peuple : Rappelle-toi la communauté que tu as créée dès l'origine, la tribu que tu revendiquas pour héritage (dont comme goël tu héritas), le mont Sion où tu fis ta demeure
Après la lamentation qui va de 3 à 9, un grand morceau de louange commence en 12 par uneprofession de foi: Mais toi, Dieu, (toi qui es) mon roi dès l'origine, toi qui remportes des victoires au milieu de la terre et se poursuit par une évocation de la création présentée comme un combat comparable à la sortie d'Egypte et à la traversée de la mer, comme une intervention de salutdans l'histoire. J'en rappelle le début en 13 C'est toi qui fendis la mer par ta puissance et brisas les têtes des dragons sur les eaux… Cet hymne pour les merveilles de la création se poursuit jusqu'au v. 17 Toi qui fixas toutes les frontières de la terre, l'hiver et l'été, c'est toi qui les formas.
Nous trouvons encore une autre forme de louange au v.21. Ce n'est pas exactement le vœu de louer si Dieu sauve, comme on le rencontre souvent, mais la louange est présentée comme la conséquence normale de la fin du malheur, de l'oppression, du déshonneur :Que l'opprimé ne soit plus déshonoré, que le pauvre et le malheureux louent ton nom !

LA LOUANGE DANS LES SUPPLICATIONS

Nous avons noté la part importante que tenait la louange dans les trois supplications que nous venons d'analyser à l'aide de notre grille de lecture. Et ce constat pourrait être étendu aux autres Psaumes de supplication : en tous la louange est présente. Même dans le Psaume 88, la plus sombre des supplications, l'orant aux portes de la mort évoque brièvement les merveilles de Dieu (v.11), la fidélité et la loyauté de Dieu (v.12) qui ne seront plus célébrées dans la tombe.
Pourquoi ce poids de la louange dans la supplication [1]?
Le suppliant continue à mettre en Dieu son espoir. Un homme désespéré ne se conduit pas ainsi, il gémit dans le vide, il rumine, il ressasse ou se ferme dans le silence, se tourne sur sa couche du côté du mur et n'attend plus rien. Au contraire celui qui se plaint, même s'il se révolte et s'en prend à Dieu, lui reste encore attaché. On devient impie le jour où on cesse de s'adresser à Dieu.
Ce n'est pas le cas du suppliant qui se tourne vers Dieu et l'appelle en criant " Mon Dieu " (par exemple en 7,2) ce qui exprime grâce au possessif une relation d'alliance, ce Dieu que je prie est le mien. Ou bien il crie vers " Adonaï, mon Seigneur " en se référant au Tétragramme donné à Moïse. Ces titres donnés à Dieu constituent déjà une louange. Le suppliant prend ses distances par rapport à lui-même et à sa souffrance. Il s'agit d'un véritable décentrement, d'une reconnaissance de l'Autre, qui ouvre la supplication, qui la rend possible. La supplication comporte nécessairement, me semble-t-il, une amorce de louange.
Souvent le suppliant explique ensuite pourquoi il s'adresse à son Dieu : ce Dieu agit pour l'homme, il lui offre un refuge (31,2 :En toi je me réfugie), un lieu solide et ferme où se tenir (31,4 : Mon roc, ma forteresse) et ces affirmations de la compétence divine, de la capacité de Dieu à sauver, de sa force et de sa constance, bref de tout ce qui fonde l'appel du suppliant vers Dieu, sont autant de louanges.
Il fortifie sa confiance en l'aide que lui apportera Dieu en se remémorant ses bienfaits passés sur le mode de la louange (31,8-9) : les interventions d'autrefois sont pour le suppliant le gage que Dieu sauvera de nouveau. Ici encore la louange fait corps avec la supplication, la renforce, la justifie.
La louange est encore présente dans la supplication d'une autre manière : par l'annonce de la louange future. Le suppliant dit à Dieu ''Si tu ne me sauves pas, je ne pourrai pas te louer'' comme en 30,10 : La poussière peut-elle te rendre grâce ? Proclame-t-elle ta fidélité ? Ou il use du même argument positivement ''Si tu me sauves, je te louerai'', ainsi en 142,8 : Fais-moi sortir de la prison où je suis pour que je loue ton nom ! Le psalmiste ne se place pas sur le terrain du ''donnant, donnant'', son raisonnement n'est pas médiocre car il fait apparaître l'enjeu fondamental de la supplication, ''le sort de la louange dans le monde. Et la louange est le signe du recul du mal et de la victoire de Dieu, le signe de la vie…'' (A. Wénin).
Il arrive que le Psaume de supplication garde des traces d'une intervention salvatrice : le suppliant exaucé fait mémoire du salut reçu et le Psaume se termine dans la louange comme nous l'avons lu à la fin du Ps. 31, v. 20-23, comme nous le verrons au Ps.22. Le psalmiste était isolé, attaqué, abandonné mais - et je cite quelques lignes d'André Wénin - une fois son cri entendu et exaucé, il entonne la louange et y invite les autres : il se décentre vers eux et vers Dieu pour devenir paradoxalement le cœur d'une communauté qui loue… Car le psalmiste n'est jamais seul, et en lui se joue le sort d'une collectivité. En ce sens on peut dire que tout psalmiste est ''roi'', dans la mesure où, précisément, le roi est cet individu en qui se jouent le sort et la vie d'un peuple dans sa relation au monde et à Dieu. Ainsi tout psalmiste est David, le roi type, et tout psaume (de supplication) est ''messianique'' puisqu'il évoque le sort d'un ''messie'', c'est-à-dire d'un roi, d'un élu de Dieu et, à travers lui, le sort des hommes comme collectivité.
En français nous appelons ''Psaumes'' le recueil de prières des Écrits ; le mot vient du grec Psalmos, un substantif dérivé du verbe Psallein qui signifie ''Jouer d'un instrument à cordes'', ce sont donc des chants accompagnés par des harpes ou des lyres. En hébreu le recueil porte le nom de Séfer Tehillim, Livre des Louanges. Ce nom donné au psautier peut surprendre d'abord, quand on pense au poids des lamentations et des supplications dans le recueil, mais on le comprend quand on se rend compte que c'est de la louange que tirent leur force même les supplications. Les cris, les plaintes, les reproches, sont animés d'une force de vie qui éclate en louange, qui chante la vie plus forte que la mort.


COMMENT PRIER LES SUPPLICATIONS

Nous avons déjà dit combien les Psaumes de supplication sont nombreux dans le Psautier. En ouvrant le recueil, on trouve presque à chaque page, des hommes qui crient affrontés à des situations tragiques : ils sont malades, affamés, méprisés, humiliés, moqués, menacés de mort par des ennemis sans pitié ou par des fauves féroces…Le ton de ces supplications diffère de celui de tant de prières où nous exposons à Dieu nos ennuis, nos problèmes. Ici tout est extrême, radical, si bien que nous nous sentons séparés par une espèce de seuil de la prière de ces Psaumes. Comment prier les supplications avec sincérité, du fond du cœur, dans nos vies ordinaires, en des jours et dans des circonstances moins menacés : nos malheurs n'atteignent pas ces proportions. Pour répondre à cette interrogation, je m'inspire largement et souvent littéralement des réflexions de Paul Beauchamp [2] qui veut nous convaincre que " pourtant, cette prière est un bon pain pour tous les jours. "

Demandons-nous d'abord comment ces Psaumes peuvent nous concerner personnellement, en tant qu'individus. Chacun de nous a été frappé par un malheur qui a laissé des traces : un accident grave, une maladie qui aurait pu être mortelle, le deuil d'un proche, la trahison d'un conjoint ou d'un ami, des exclusions, des humiliations ; même si ces maux ne se répètent pas, ils nous marquent, nous avons changé, nous sommes devenus autres. A cette occasion nous avons senti dans notre chair ou dans notre cœur l'approche de la solitude et de la mort. Même si nous ne voulons pas trop y penser, notre vie va vers la mort, est marquée par la mort. Elle agit sur nous déjà et travaille le fond de notre être de manière inexplicable…La radicalité des psaumes est au niveau qui convient réellement à notre existence quotidienne, elle révèle le fond de notre vie, sa réalité précaire et chaque jour menacée par la mort, même si les apparences le cachent, même si nous détournons les yeux. Si nous regardons en face notre état, nous constaterons que la situation du suppliant des Psaumes est plus proche que nous ne le pensions d'abord de la réalité profonde de notre existence.
Mais il faut sortir de notre point de vue personnel, dit P. Beauchamp dans le livre duquel je continue de puiser, il y a tous les jours des hommes pour qui sont vraies à la lettre les paroles des Psaumes : Ils vont m'égorger, tous ces fauves, me déchirer sans que personne me libère ! (7,3) Ma peau colle à mes os (102,6). Chaque jour les journaux, les radios, les télés nous parlent des hommes qui ont faim en Afrique, en Asie ou ailleurs, à nos portes parfois. Et de ceux qui sont battus, torturés, égorgés dans les zones de conflit. Quand il s'agit d'eux les Psaumes n'exagèrent pas. C'est la réalité du monde et comment ne pas accueillir un texte qui met notre prière à son niveau ? Au lieu de prier pour ceux qui souffrent, en priant les Psaumes nous disons Je à leur place. Je dis " Je " au nom de ceux qui souffrent, c'est moi l'homme traqué par l'injustice, affamé, malade…Il va de soi que ce cri nous met en question si nous marchons la tête trop haute et si nous avons tout fait dans la vie pour n'avoir rien qui nous dérange …Prier et dire Je à la place des plus éprouvés, c'est aussi être appelé vers eux et cet appel devrait avoir des conséquences concrètes dans notre vie.

Il est cependant étonnant que ces poèmes écrits il y a si longtemps dans une culture si différente de la nôtre, puissent porter ma prière ; une première réponse est que les Psaumes expriment la solidarité d'Israël, les générations successives de ce peuple se sont de tout temps, et aujourd'hui encore, senties solidaires de ces cris, unies dans la même alliance, dans une même espérance ; les souffrances subies au cours des siècles ont renouvelé, hélas, d'âge en âge l'actualité de cette supplication. Et nous aussi, greffés sur le même tronc, nous pouvons entrer dans ce mouvement et participer à cette prière.

Nous pouvons aussi dire les mots des Psaumes dans la solidarité de toute l'humanité : l'unité est le désir et l'espérance de tous les hommes au cœur droit, de tous les hommes assoiffés de justice, qu'ils soient croyants ou non.
Mais il y a plus car nous, chrétiens, avons reçu une attestation divine : Dieu voit toute l'humanité comme un seul corps, prend son cri comme un seul cri qu'il entend à travers le cri de Jésus offert à l'injustice et à la mort. Avant de répondre au cri du malheur, Dieu l'a fait sien. Jésus a scellé alors l'unité de toutes les prières dans la sienne. Il a signé la prière des Psaumes comme prière virtuelle pour tous les hommes et il nous donne droit, sans fiction, de dire Je à la place des humiliés, d'apprendre d'eux ce que lui-même a porté.
Le Je de l'homme humilié, traqué, mourant, c'est celui de Jésus-Christ. Il n'est pas étonnant que cette prière, à la fois, nous traverse et nous dépasse. Qui me dit que je peux prononcer la prière des Psaumes au nom de tous ?
La foi me le dit : je suis incorporé au Christ depuis le baptême, je fais partie du corps du Christ avec tous les chrétiens de tous les temps, sa mort est imprimée en moi : Le Je des Psaumes est celui du Christ mais il n'en chasse personne parce que l'effacement est son signe….Ce partage des mots à si longue distance dans le temps et dans l'espace, la foi dite par la tradition y reconnaît l'œuvre de l'Esprit. Il anime, il fait respirer, il joint.

Dans le commentaire qu'il a donné du début du Ps 61 Ecoute, ô Dieu, ma supplication, sois attentif à ma prière, Saint Augustin exprime la même vérité avec d'autres mots " Puisque nous sommes membres du Christ et établis en son corps…c'est notre propre voix que nous devons entendre dans ce psaume…en comprenant non seulement la voix des présents mais de nous tous qui sommes sur toute la terre, du levant au couchant… c'est l'unité de toute l'Eglise qui parle comme par la bouche d'un individu. Dans le Christ nous sommes tous un seul homme dont la tête est dans le ciel, dont les membres peinent encore sur la terre… " A propos du verset suivant (61,3) De tous les confins de la terre, j'ai crié vers toi dans l'angoisse de mon cœur, Augustin dit que ce Je qui crie des extrémités de la terre est un individu, certes, mais qu'il s'agit du Christ, du Corps du Christ, de l'Eglise du Christ qui peut crier de toute la terre, c'est-à-dire de partout. comprenant non seulement la voix des présents mais de nous tous qui sommes sur toute la terre, du levant au couchant… c'est l'unité de toute l'Eglise qui parle comme par la bouche d'un individu. Dans le Christ nous sommes tous un seul homme dont la tête est dans le ciel, dont les membres peinent encore sur la terre… " A propos du verset suivant (61,3) De tous les confins de la terre, j'ai crié vers toi dans l'angoisse de mon cœur, Augustin dit que ce Je qui crie des extrémités de la terre est un individu, certes, mais qu'il s'agit du Christ, du Corps du Christ, de l'Eglise du Christ qui peut crier de toute la terre, c'est-à-dire de partout.


Psaume 142
2 Ma voix vers le Seigneur je crie,
ma voix vers le Seigneur je supplie.
3 Je répands devant lui ma plainte,
j'expose devant lui mon angoisse,
tandis que mon souffle s'épuise.
4 Mais toi tu connais mon chemin,
dans la voie où je marche ils m'ont caché un piège.
5 Regarde à ma droite et vois : personne qui me connaisse,
je n'ai plus de lieu où fuir, personne qui se soucie de ma vie.
6 Je crie vers toi, Seigneur, je dis :
" C'est toi mon refuge, ma part sur la terre des vivants. "
7 Sois attentif à mes appels car je suis faible, très faible.
Délivre-moi de ceux qui me poursuivent car ils sont plus forts que moi.
8 Fais-moi sortir de la prison où je suis pour que je loue ton nom !
Autour de moi les justes feront cercle quand tu auras agi en bien pour moi.


Psaume 31

2 En toi, Seigneur, je me réfugie,
que je ne sois jamais déçu !
Par ta justice libère-moi !
3 Tends vers moi l'oreille, vite délivre-moi !
Sois pour moi le rocher et l'abri, le château-fort qui me sauvera.
4 Car mon roc et ma forteresse, c'est toi,
à cause de ton nom tu me conduiras et tu me guideras.
5 Tu me feras sortir du filet qu'ils m'ont tendu,
car c'est toi mon abri.
6 Dans ta main, je remets mon souffle,
tu me rachètes, Seigneur, Dieu de vérité.
7 Tu hais les servants des vaines idoles
mais moi je me confie dans le Seigneur.
8 J'exulte, je me réjouis pour ta fidélité :
Tu as vu ma misère et connu ma détresse.
9 Tu ne m'as pas livré à la main de l'ennemi,
tu m'as mis debout et tu as donné du large à mes pas.
10 Prends pitié de moi, Seigneur, je suis en détresse.
La douleur me ronge les yeux, la gorge et les entrailles.
11 Car ma vie s'achève dans la tristesse,
et mes années dans les gémissements.
Le péché m'a fait perdre mes forces, et mes os sont rongés.
12 Je subis les injures de mes adversaires,
plus encore de mes voisins.
Je fais peur à mes amis,
s'ils me voient, ils s'enfuient loin de moi.
13 Je suis oublié tel un mort effacé des mémoires,
comme un débris qu'on jette.
14 J'entends les calomnies de la foule,
de tous côtés, c'est l'épouvante.
Ils se sont mis d'accord contre moi,
ils conspirent pour me prendre la vie
15 Mais moi je mets ma confiance en toi, Seigneur,
je dis : "Tu es mon Dieu ! "
16 Mes temps sont en ta main,
délivre-moi de la main d'ennemis qui me poursuivent.
17 Eclaire ton visage sur ton serviteur,
sauve-moi par ta fidélité.
18 Seigneur, que je ne sois pas déçu moi qui t'appelle !
Que soient déçus les impies, qu'ils se taisent au shéol !
19 Qu'elles deviennent muettes, ces lèvres de mensonge,
qui parlent avec insolence contre le juste, par orgueil et mépris.
20 Qu'ils sont grands les bienfaits que tu réserves à ceux qui te craignent !
Tu agis devant tout le monde pour ceux qui se réfugient en toi.
21 Tu les caches où se cache ta face, loin des intrigues des hommes.
Tu leur réserves un abri loin de l'attaque des langues.
22 Béni soit le Seigneur : sa fidélité a fait des merveilles pour moi,
il m'a mis dans une ville fortifiée.
23 Et moi je disais dans mon trouble : " Je suis repoussé loin de tes yeux. "
Pourtant tu écoutais ma voix suppliante quand je criais vers toi.
24 Aimez le Seigneur, vous, ses fidèles, le Seigneur garde les croyants,
mais il rétribue avec usure celui qui fait l'orgueilleux.
25 Soyez forts, prenez courage, vous tous qui espérez le Seigneur !

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