Conférences bibliques 2004-2005 "Une approche des psaumes"   (10)


LES LECTURES DU PSAUME 22

LECTURES JUIVES

 Qui parle dans le psaume ?

 Demandons nous d’abord si le psaume 22 peut être relié à un évènement historique. Celui qui parle ou dont on parle dans le psaume devait être un personnage important pour que l’intervention de Dieu en sa faveur soit célébrée par toutes les générations à venir. Quand le suppliant annonce que toutes les familles des nations se souviendront de ce qui lui est arrivé et se prosterneront devant le Dieu qui l’a libéré,  « alors un seul personnage peut réaliser ces possibilités et entrer dans la case que l’anonymat du psalmiste a laissé vide, c’est le personnage du roi… Ajoutons un indice qui n’est pas négligeable : en Israël personne d’autre que le roi n’a Dieu pour père adoptif[1] » comme nous l’avons lu au psaume 2,7. Mais aucun roi d’Israël ne pourrait remplir la case vide  car aucun n’a connu si grand malheur et si miraculeux salut.

Nous avons noté que ce psaume pouvait avoir un caractère collectif  et le ‘’Je’’ du poème serait alors le peuple tout entier dont le destin serait évoqué dans ce poème. La souffrance de la lamentation pourrait être celle de l’exil à Babylone où le peuple a failli disparaître et le salut de la partie hymnique du psaume correspondrait au retour des exilés à Jérusalem. Et, s’appuyant sur cette nouvelle expérience de salut, fondant sur elle une confiance renouvelée, le psaume pourrait proposer aussi une vision prophétique du destin d’Israël dans le futur de l’histoire, peuple sans cesse humilié et méprisé par les nations mais peuple élu toujours sauvé par Dieu.

 Le psaume 22 et Esther

A défaut de trouver lien entre un personnage de l’histoire et le suppliant sauvé du psaume 22, la tradition juive a établi une relation, à première vue surprenante, entre notre psaume et la reine Esther ; celle-ci est l’héroïne d’une histoire qui est racontée dans le livre qui porte son nom, histoire imaginée qui n’a aucun fondement historique.

Le Midrash Tehillim  (le Midrash sur les psaumes) et d’autres commentaires de la tradition juive commentent ce lien entre le psaume 22 et l’histoire d’Esther ; non seulement ils suggèrent que cette reine est la gracieuse biche de l’aube dont parle le titre du psaume mais ils rapprochent un par un les versets du psaume des épisodes de l’histoire d’Esther telle qu’elle nous est contée dans le rouleau qui est lu à la fête de Pourim.

Rappelons d’abord les grandes lignes de l’histoire d’Esther. Elle se déroule en Perse au temps où cet immense empire s’étendait de l’Inde à la Méditerranée. Esther est d’origine juive et, orpheline, a été élevée par Mardochée, son oncle et son tuteur. Elle a un jour été choisie pour devenir l’une des épouses du souverain, Xerxès, elle entre donc dans son harem, sans révéler son origine, et devient sa préférée. Mardochée a suivi sa  nièce à Suse, la capitale, et se tient souvent près du palais pour avoir des nouvelles de sa nièce.

Haman, un ministre tout-puissant, favori du roi, ne supporte pas que Mardochée, un juif qui ne s’incline que devant son Dieu,  refuse de se prosterner devant lui et il a décidé de le mettre à mort lui, Mardochée, et tous les juifs de l’immense empire de Xerxès. Il fait signer un décret au souverain  et le massacre est imminent. Dès qu’il l’apprend, Mardochée déchire ses vêtements en signe de deuil et, quand le décret parvient dans les provinces, tous les juifs de l’empire prennent eux aussi  le deuil. Mardochée prévient sa nièce, la reine Esther, et lui demande d’intervenir auprès du roi pour sauver son peuple. Esther prend un grand risque : une épouse qui se présente devant le roi sans avoir été appelée doit être mise à mort. Après avoir jeûné et prié, Esther brave cet interdit, est miraculeusement épargnée et convainc le roi (qui relisant les annales du royaume une nuit d’insomnie y a retrouvé la mention d’un complot déjoué  par Mardochée)  d’annuler le décret  contre les juifs. Xerxès accepte et Haman est pendu à la potence qu’il avait fait dresser pour Mardochée tandis que celui-ci, qui devait mourir, est honoré comme un personnage royal.

L’application du psaume à Esther convient au caractère à la fois personnel et collectif du poème ; tout le peuple d’Israël est promis à une mort prochaine et une personne de rang royal risque sa vie pour sauver son peuple. L’histoire d’Esther comporte, comme le psaume 22, un retournement total de la situation : aux jours de jeûne et de crainte succèdent des jours de banquet et de joie, avec envoi de portions les uns aux autres et de cadeaux aux pauvres. La fête de Pourim (des sorts) qui est célébrée à la pleine lune du mois d’Adar (à la fin de février ou au début de mars) commémore cet événement ; c’est une fête joyeuse, où on porte des masques, à laquelle participent les enfants, analogue au carnaval.

 Un midrash sur l’en-tête du Psaume

Le psaume 22 est précédé d’un titre ajouté après la rédaction du poème, sans valeur historique quant à l’attribution à David : Au maître,  sur la biche de l’aube. Psaume de David.

Ce titre est en général interprété comme une indication technique pour le maître du chœur, celui qui dirige les chants : le psaume doit être chanté sur l’air de la biche de l’aube,  qui était, suppose-t-on, une mélodie connue à l’époque.

Cependant les Sages juifs des premiers siècles ont toujours pensé qu’il n’y avait pas de paroles sans importance dans l’Ecriture, que chaque mot avait  un sens qu’il faut rechercher ; ils ont donc scruté le verset initial de notre psaume pour y découvrir un enseignement autre que simplement technique. Le Midrash Tehillim c'est-à-dire le Midrash sur les Louanges (car les Psaumes sont appelés Tehillim ou Louanges en hébreu) qui recueille les recherches des Sages sur les psaumes contient plus de dix interprétations de l’en-tête du psaume 22.

Avant de lire l’un de ces commentaires, il faut savoir que ‘’la biche de l’aube’’ désigne parfois, dans les textes rabbiniques, l’étoile du matin, la planète que nous appelons Vénus, qui est visible à la fin de la nuit, avant le lever du jour, et dont les scintillations peuvent évoquer de petites cornes pointant au dessus d’une tête ; cette image est sans doute à l’origine du midrash que nous allons lire.

 « Autre interprétation de : « Au maître, sur la biche de l’aube »  Il faut lire ces mots en relation avec ce que dit ailleurs l’Ecriture  (Michée 7,8) Ne te réjouis pas à mon sujet, ô mon ennemie, car si je tombe, je me relève, quand je suis assise dans les ténèbres, le Seigneur est la lumière pour moi !  David s’adresse au Maître, à celui qui bondit comme un faon de biche et donne la lumière au monde au moment où celui-ci est dans la ténèbre. Et quand donne-t-il cette lumière ? Pendant la nuit ? Non, même la nuit il y a la lumière de la lune, des étoiles et des planètes. Et quand est-ce vraiment la ténèbre ? A l’aube, quand la lune et les étoiles sont éteintes et que les planètes s’en sont allées, alors c’est l’heure de la plus grande ténèbre. A cette heure le Saint, béni soit-Il, répond au monde et à ceux qui l’habitent : du milieu de la ténèbre, Il fait monter l’aube et donne la lumière au monde. »

Allons lire l’ensemble du  passage où figure le verset cité dans le midrash. Il s’agit du dernier chapitre de Michée qui décrit un monde d’où la bonté, la justice, la confiance ont disparu : Le fidèle a disparu du pays, plus de juste parmi les hommes…Les juges se laissent acheter …On ne peut plus faire confiance ni à sa compagne, ni à ses enfants, ni à son meilleur ami : Chacun a pour ennemi les gens de sa propre maison. Mais moi, dit le prophète, Je guette le Seigneur, j’espère en Dieu mon sauveur, il m’écoutera mon Dieu. Cette acte d’espoir en Dieu même dans un monde noir, atroce, cette espérance contre toute espérance, précède le verset cité dans le midrash ci-dessus que je reprends dans son contexte : Ne te réjouis pas à mon sujet, ô mon ennemie, car si je tombe, je me relève, quand je suis assise dans les ténèbres, le Seigneur est la lumière pour moi, puis la fin du chapitre est une liturgie par laquelle Israël célèbre le Dieu qui le fera sortir à la lumière, abaissera ses ennemis, fera de nouveau des merveilles et reviendra guider son peuple : Comme aux jours où tu sortis du pays d’Egypte, je te ferai voir des merveilles. Les nations regarderont, elles seront couvertes de honte.  La pointe du texte de Michée me semble cette certitude que Dieu apporte son salut même dans les situations où tout espoir est perdu selon la mesure humaine : Michée décrit en effet un monde totalement au pouvoir des ténèbres.

Nous voyons bien pourquoi le midrash rapproche ce passage de Michée du psaume 22 : dans les deux cas la violence triomphe, Dieu est absent et silencieux, le Mal paraît l’emporter, mais Dieu intervient quand tout semble perdu et relève son peuple.

Il nous reste à comprendre ce qu’apportent à la compréhension du psaume (et du texte de Michée) les quelques mots du titre. David, l’auteur des psaumes selon la tradition,  s’adresse, non pas au maître de chant mais au Maître Eternel, à Dieu, en l’appelant la biche de l’aube car il est Celui qui vient en bondissant comme une biche : ces mots évoquent le Cantique des Cantiques (2,8) où la bien-aimée chante : J’entends mon amour ! Le voici, il vient, sautant par-dessus les monts, bondissant par-dessus les collines, mon amour est comparable à une gazelle ou à un faon de bicheLe titre ou premier verset du psaume est donc une évocation du Seigneur sous la figure du bien-aimé du Cantique,  qui bondit, dit le midrash, pour nous apporter la lumière comme l’étoile du matin apporte le jour. Et c’est  au plus noir de la nuit, dit le midrash, quand il n’y a plus ni lune, ni étoiles, ni planètes, à ce moment d’obscurité totale qui précède l’aube, que paraît l’étoile du matin, la biche de l’aube,  notre Maître et Seigneur qui  intervient pour sauver quand tout semble perdu. Le midrash réunit donc en une seule image la gazelle ou le faon du Cantique des Cantiques qui vient visiter son aimée et l’étoile du matin ou biche de l’aube qui surgit au plus noir de la nuit . C’est dans la nuit profonde que le bien-aimé apporte la lumière à ceux qu’il aime.

 Le rapprochement entre Dieu et la Biche de l’aube trouve un appui dans le texte proprement dit du psaume. En effet la biche ou le faon de la suscription se dit  en hébreu ayélét  et au verset 20b du psaume 22 le suppliant s’adresse à Dieu en disant « Vite, à mon aide, mon ayalout ». Ce mot ayalout est un hapax, c'est-à-dire un mot qui ne figure qu’une seule fois dans l’Ecriture. La traduction du mot est donc une hypothèse qui n’a pas de points de comparaison pour justifier son choix. Le mot ayalout est proche de la racine de la force et la traduction généralement admise est ‘’Ma force’’ mais le mot est proche aussi des mots qui désignent les cervidés : cerf, biche, faon, ce qui fait écho à l’interprétation du titre que donne le midrash : au plus près de la mort, le suppliant appellerait Dieu ma gazelle, mon cerf. 


LECTURES CHRÉTIENNES

Jésus a crié sur la croix le début du psaume.

 Selon Matthieu et Marc, Jésus a prononcé quelques mots du psaume 22 avant de mourir. Voici le texte de l’Evangile de Matthieu (27,46) : Or vers la neuvième heure Jésus s’écria d’une voix forte : « Eli, Eli, lama sabachtani ? » c’est à dire « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ».

Vers trois heures de l’après-midi Jésus a crié quelques mots proches des premiers mots du psaume 22  mais pas exactement les mots du psaume dont le texte est : « Eli, Eli, lama azabtani » et non pas « Eli, Eli, lama sabachtani ».

Le début de la phrase est le même dans les deux cas : ‘’Eli’’, vous le savez, signifie mon Dieu, ‘’Lama’’ est ‘’pourquoi’’ puis vient le verbe. En hébreu, dans le psaume, nous lisons le verbe ‘’azabta‘’ suivi du suffixe complément de la 1e personne ‘’ni’’. Le verbe qui figure dans la citation de Matthieu et Marc est ‘’sabakta+ni ‘’, un verbe araméen qui a aussi le sens de : tu m’as abandonné.

Les psaumes ont été écrits en hébreu et étaient chantés ou récités en hébreu au Temple et dans les synagogues au temps de Jésus comme ils le sont encore aujourd’hui. Mais la langue parlée en Galilée au temps de Jésus était une langue sémitique, proche de l’hébreu, l’araméen, la langue de la Mésopotamie, la langue diplomatique de l’empire perse qui a longtemps dominé la région. Pourquoi Marc et Matthieu ont-ils choisi de citer ces mots en araméen ?

C’est surprenant car les citations de l’Ecriture dans les Evangiles sont faites en général  à partir du grec de la Septante mais ce n’est pas le cas ici. Les auteurs des Evangiles  auraient pu citer le psaume en hébreu pour leurs lecteurs d'origine juive qui le chantaient dans cette langue mais le cri de Jésus n’est pas non plus en hébreu. Alors pourquoi cette citation en araméen ? L’explication en est, je pense,  que les évangélistes ont recueilli une tradition rapportant que Jésus mourant avait prononcé ces mots dans sa langue maternelle, l’araméen de Galilée. Comme ses frères juifs Jésus disait ce psaume en hébreu à la synagogue  mais on peut supposer qu’il avait fait de cette  prière, qui traduisait la haine et les sarcasmes qui l’entouraient et l’espérance qui l’habitait,  sa prière intime. Dans son coeur il  devait la dire en araméen ou, au moins, en méditer en araméen quelques versets.

En bref, si le cri de  Jésus était une construction des rédacteurs des Evangiles ils l’auraient cité en grec ou en hébreu. S’ils l’ont cité en araméen,  nous pouvons penser  que Jésus a vraiment prononcé ces mots sur la croix.  

 Ce cri n’est pas un cri de désespoir total car dire ‘’Mon Dieu ‘’, c’est encore, même dans la nuit, mettre en Dieu sa confiance. Les commentateurs sont partagés sur l’interprétation de ce cri ; les uns pensent que, en disant ces premiers mots du psaume, Jésus ressentait l’abandon, le silence de Dieu, l’angoisse de sa mort imminente et les autres estiment qu’il faisait confiance à Dieu car, en disant les premiers mots, il pensait aussi à la remontée lumineuse de la seconde partie du psaume 22.

Il me semble que cette dernière interprétation diminue la violence du cri que pousse Jésus sur la croix.  Il ne prononce plus le mot ‘’Père’’ qu’il avait dit tant de fois avec confiance et tendresse quand il priait. Lui, le Fils unique, ne peut redire ce mot, Père, qu’un autre fils unique, Isaac, avait dit à son père en montant vers le lieu du sacrifice. Saint Bernard commente ainsi ce cri[2] : « Oserons-nous dire que le fils fut jamais sans le Père ? Personne ne l’oserait s’il ne l’avait dit le premier… Il y eut là une sorte d’abandon… Nous connaissons donc le Christ naissant du Père, reposant dans le Père, trônant avec le Père et, pour ainsi dire, mourant en l’absence du Père ». L’abandon met en cause l’image de Dieu que Jésus a passé sa vie à prêcher, le Dieu qui se fait proche du pauvre, du petit. « En définitive, écrit J. Moltmann[3], son abandon met … en jeu la divinité de son Dieu et la paternité de son Père qu’il avait rendues proches des hommes ».

La Passion de Jésus lue à travers le Psaume 22

 Les évangélistes qui ont raconté la mort de Jésus ont utilisé ce psaume pour composer leurs récits. Pourquoi ?

 Le psaume fournit une image exemplaire de l’innocent persécuté par la méchanceté des hommes et libéré par Dieu. Jésus peut donc revêtir le psaume, occuper la place offerte par cette prière. Le double caractère du psaume, à la fois individuel et collectif,  convient à Jésus comme à nul autre : il est à la fois un homme unique qui lance une supplication individuelle et il est aussi tout le peuple d’Israël et toute l’humanité.

Deuxième raison pour avoir accordé tant d’importance à ce psaume : il fournit le début d’une élaboration théologique de l’événement pascal de la mort et de la résurrection en montrant le lien mystérieux entre la souffrance profonde et la joie féconde partagée par tous.

Le texte, enfin, est compris comme une prophétie de la Passion. Il ne faut pas comprendre que les récits de la mort de Jésus ont été en quelque sorte inventés ou composés pour qu’on y retrouve des traits figurant dans le Psaume « Mais c’est le contraire qui est exact : les textes de l’Ecriture fournissent une grille pour déterminer les détails qu’il est utile de retenir pour comprendre Jésus[4] » « Les évangélistes racontent de préférence les détails qui accomplissent l’Ecriture, reprenant les formules mêmes du texte sacré pour que les lecteurs chrétiens reconnaissent aussitôt la prophétie[5] ».

 Nous ne reviendrons pas sur le verset 2 du psaume dont nous venons de parler.

 Les versets 8 et 9 sont cités ou évoqués chez les synoptiques. Je les rappelle d’abord :      

          8            Tous ceux qui me voient se moquent de moi,
                        Ils grimacent des lèvres, ils hochent la tête :

          9           Il a remis son sort au Seigneur : qu’il le délivre,
                        Qu’il le libère puisqu’il se plaît en lui.

 On retrouve ce climat d’insulte et de moquerie en Marc 15,29-32 qui cite le verset  8 en 29 : « Les passants l’insultaient hochant la tête », puis poursuit sans citer littéralement le psaume mais en prêtant aux passants des mots de  sarcasme et de blasphème qui font écho aux versets 8 et 9 du psaume : Toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même en descendant de la croix.

En 23,35 Luc emploie le même verbe se moquer ou ricaner que la traduction de 22,9 dans la Septante : Le peuple restait là à regarder, les chefs eux se moquaient, ils disaient « Il en a sauvé d’autres, qu’il se sauve donc lui-même s’il est le Messie, l’élu ! »

Quant à Matthieu qui se réfère aussi à ces versets, il écrit en 27,39 : « Les passants l’insultaient, hochant la tête » puis, après quelques versets d’insulte ou de moquerie, il cite en 27,43 : « Il a mis en Dieu sa confiance que Dieu le délivre maintenant s’il l’aime »

Un autre passage du psaume, le verset 22,19 est cité par les quatre évangélistes :  

         19       Ils partagent entre eux mes habits,
                        Ils tirent au sort mon vêtement. 

Les synoptiques,  Marc 15,24 , Matthieu 27,35 et Luc 23,34 reprennent le partage et le tirage au sort sans faire de distinction entre les deux  actions dont parle le psaume ; ils reprennent ce trait courant dans les supplices pour montrer que la mort de Jésus accomplit ce que le psaume prophétisait.

Jean 19, 23-24 cite explicitement le psaume 22,19 selon la Septante en faisant précéder la citation de en sorte que soit accomplie l’Ecriture  mais il distingue les deux actions, d’abord le partage des vêtements en quatre parts puis Restait la tunique (il s’agit d’une tunique portée sous les vêtements, à même le corps) elle était sans couture, tissée d’une seule pièce depuis le haut. Les soldats se dirent entre eux : « Ne la déchirons pas, tirons plutôt au sort à qui elle ira. »

On note que les soldats veulent préserver l’intégrité de la tunique. Que veut signifier Jean par là ? Le vêtement est souvent dans la Bible le symbole de la dignité de la personne et  « On peut penser que l’intégrité de la tunique figure celle du corps que la mort ne pourra livrer à la destruction[6]».

On trouve encore dans le NT d’autres expressions empruntées au psaume 22. Par exemple le ‘’lion rugissant’’ du v14 se retrouve dans la 1e lettre de Pierre, en 5,8,  pour caractériser le diable : Votre adversaire le diable, comme un lion rugissant, rôde cherchant qui dévorer. Résistez-lui fermes dans la foi. Dans la 2e lettre à Timothée Paul dit qu’il a été abandonné de tous, comme le psalmiste, mais que le Seigneur, lui, l’a assisté (4,17) Et j’ai été délivré de la gueule du lion !

Jésus dit à Madeleine le matin de sa résurrection (Jean 20,17) Pour toi, va trouver mes frères et dans la Lettre aux Hébreux (2,12) le texte du v23 J’annoncerai ton nom à mes frères est appliqué au Christ ressuscité. 

La Passion du Christ est décrite à partir du psaume 22 dont elle apparaît comme l’accomplissement mais il faut aller plus loin. La structure même du psaume a un caractère pascal car elle comporte une descente vers la mort et un retour à la vie, une résurrection. Et Dieu ne fait pas revivre seulement un juste supplicié, un roi messie humilié, mais ses disciples se rassemblent autour de lui en un peuple de ressuscités  qui appellent l’univers entier à la louange et annoncent, comme l’ont fait les premiers disciples, jusqu’aux extrémités de la terre (Actes 1,8), la bonne nouvelle que Dieu agit.  

Méditation chrétienne du psaume 

Le fait que Jésus en ait dit lui-même le début sur la croix, nous incite à méditer sa Passion à partir du psaume, nous autorise à le mettre dans sa bouche, à entrer, si j’ose dire, dans son cœur.  Imaginons, par exemple, ceux qui hurlent à la mort quand  Pilate leur offre de libérer Jésus comme des chiens menés par des fauves,  ou encore cherchons à nous représenter la solitude du Christ face aux soldats et à la foule qui se moquent de lui. Blaise Arminjon nous propose de ce psaume, dans son ouvrage La lyre à dix cordes, un commentaire plein de suc qu’il  place dans la filiation de Saint Ignace.  Ainsi fait-il précéder sa méditation du psaume 22 d’un passage des Exercices spirituels dont j’extrais quelques mots : il faut ‘’imaginer le Christ notre Seigneur devant moi placé sur la croix … au terme de tant de peines, après la faim, la soif, la chaleur et le froid, les injustices et les affronts, il va mourir en croix. Et tout cela pour moi.’’ 

La méditation du psaume doit se poursuivre avec la seconde partie qui commence par l’exclamation joyeuse de celui qui sort du tombeau à l’appel de son Dieu : J’annoncerai ton Nom à mes frères...  La louange se déploie,  elle s’étend, comme nous l’avons lu, à Israël, et surtout aux pauvres et aux humiliés, puis à la terre entière, aux hommes du passé et de l’avenir. Il me semble que nous pouvons entendre dans les derniers versets l’Eglise toute entière, née du Christ en croix, prendre l’engagement de faire le récit des actes de salut du Seigneur à toutes les générations. De même que nous qui sommes le corps du Christ avons le droit de dire le ‘’Je’’ des supplications au nom de tous ceux qui souffrent, nous pouvons aussi revêtir le ‘’Je’’ d’allégresse et d’action de grâces de la fin du psaume pour   louer et proclamer  la justice de Dieu et répéter à tous : « Oui ! Il agit ! ».



[1] P. Beauchamp, ouvrage cité p.233

[2] cité par Blaise Arminjon, Sur la lyre à dix cordes, p.467

[3] cité par MIchel Gourgues, Cahier Evangile 25, p.54.

[4] P. Grelot : Le mystère du Christ dans les Psaumes, p.97

[5] P. Benoit : Passion et Résurrection du Christ p.199

[6] Xavier Léon-Dufour : Lecture de l’Evangile selon Jean, Tome 4, p133


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