Conférences bibliques 2005-2006 "Lecture de quelques psaumes"   (3)

Note: (les notes sont visibles dans le texte en y positionant la souris)

LE PSAUME 116

Unité du psaume

Une première question se pose à propos de ce psaume : s’agit-il d’un poème unique ou de deux poèmes ? En effet, dans la Bible en hébreu le psaume 116 comprend 19 versets mais dans la Septante, la traduction grecque faite à Alexandrie à partir du 2e siècle avant notre ère, le psaume est dédoublé : les versets 1 à 9 forment le psaume 114 et les versets 10 à 19 le psaume 115. La Vulgate latine suit le découpage de la Septante et notre psautier liturgique fait de même.
Les exégètes sur les travaux desquels s’appuie ce commentaire, notamment Alonso Schökel et Ravasi (par l’intermédiaire du résumé de Michaud), estiment qu’il s’agit d’un psaume unique ; les analyses structurelles de Marc Girard aboutissent sans réserve à la même conclusion : « il appert, dit-il, qu’une telle division ne saurait se soutenir. Les dix-neuf versets constituent un tout parfaitement organique »."(n1) C’est donc ainsi que nous aborderons ce psaume.

Commentaire détaillé du psaume

On peut diviser le psaume en trois parties :
- Le résumé du drame : 1-6
- Une méditation sur le salut donné par Dieu : 7-12
- L’action de grâce rituelle : 12-19

Le résumé du drame (1-6)

1 J’aime ! Oui, il a entendu, le Seigneur,
ma voix, mes supplications.
2 Oui, il a incliné son oreille vers moi,
le jour où j’appelais

Ce ‘’J’aime ’’ sans complément qui commence le poème est unique dans le psautier. Certaines traductions, et parmi elles le psautier liturgique, préfèrent donner comme complément à ce ‘’J’aime’’ le Seigneur, qui figure plus loin dans le verset ; l’expression rentre ainsi dans la norme mais je préfère garder l’élan, la spontanéité de ce cri dont nous comprenons bien qu’il s’adresse à Dieu. En hébreu ce ‘’J’aime’’ est suivi deux fois de ‘’ki’’, une particule qui peut avoir plusieurs sens : ‘’oui’’ (comme traduit ci-dessus), ou ‘’car’’, ou ‘’quand’’, ou encore un sens explétif c'est-à-dire le rôle d’un ‘’que’’ introduisant une proposition (je dis ‘’que’’ …). Les diverses traductions du ki introduisent des nuances mais, dans tous les cas, il y a un lien entre l’amour qu’éprouve le psalmiste et le fait que le Seigneur l’entende, se penche vers lui pour l’écouter : l’amour trouve sa source dans un don.
Oui, il a entendu, le Seigneur, ma voix, mes supplications : ce dernier mot est formé à partir de ‘’hanan’’, la racine de la grâce, de la faveur, de la gratuité ; les supplications sont des appels à le grâce gratuite de Dieu.

Le verset 2 est parallèle au verset précédent : Oui, il a incliné l’oreille vers moi est une reprise de Oui, il a entendu, puis le jour où j’appelais répond à ma voix, mes supplications.

3 Les filets de la mort m’entouraient,
les angoisses du sheol me trouvaient,
je ne trouvais qu’angoisse et souffrance.

Le psalmiste explique maintenant pourquoi il a appelé le Seigneur. Il propose une première image du danger : la mort, comme un chasseur maléfique, l’avait pris dans son filet. La suite du verset propose une autre image : les angoisses du sheol, le lieu où vont les morts, me trouvaient, les angoisses qui font descendre l’homme au sheol se rapprochaient [on pense à ce passage d’Isaïe (5,14) : alors le sheol ouvrira la gueule démesurément et enflera la gorge et, cherchant à y échapper, je ne trouvais qu’angoisse et souffrance. Les efforts de la victime pour fuir la mort qui la prend au cou, l’étrangle, ne font, comme dans un cauchemar, qu’augmenter encore l’imminence de la fin.

4 J’ai appelé le nom du Seigneur :
« Je t’en prie! Seigneur, délivre mon être ! »

Le psalmiste a appelé en prononçant le nom du Seigneur puis le verset continue en style direct, en nous confiant les mots mêmes du suppliant : Je t’en prie ! Seigneur, délivre ma nephesh ! La demande du psalmiste commence par une exclamation de demande, de supplication (‘’Annah !’’ en hébreu) dont le sens général est clair (on la retrouve par exemple dans la demande qui est adressée à Joseph par ses frères en Genèse 50, 17 : Annah ! pardonne !) et qu’on peut traduire par Je t’en prie ! ou De grâce! Le psalmiste poursuit : Délivre ma nephesh ! Nous savons que ce mot veut dire la gorge (et cette traduction pourrait convenir ici puisque le psalmiste vient d’évoquer des angoisses, des resserrements), mais aussi le souffle, la vie, l’être, la personne : Délivre mon être ! Délivre- moi !

5 Le Seigneur fait grâce et il est juste,
notre Dieu est tendresse.
6 Le Seigneur garde les simples :
j’étais faible et il m’a sauvé.

Deux qualités attribués à Dieu dans ce verset 5, il fait grâce, il est tendresse, font écho à Exode 34,6, quand le Seigneur passe devant Moïse en proclamant son nom ; voici les premiers mots de 34,6 transcrits de l’hébreu : Adonaï, Adonaï, El rahoum we hanoun… Fait grâce de 5a traduit hanoun qui vient de la racine de la grâce : le Seigneur est un Dieu bienveillant, qui fait grâce, qui répond aux appels à la pitié. Il est tendresse de 5b fait écho à rahoum qui vient d’une racine qui évoque le ventre maternel et rappelle l’amour qu’une mère éprouve pour son enfant, Dieu de tendresse, matriciel comme dirait Chouraqui. Une troisième qualité, qui ne figure pas en Exode 34,6, complète dans ce verset 5 les attributs traditionnels : Dieu est juste. Il est juste car il sauve les faibles et les opprimés. On retrouve ces trois attributs au psaume 112,4 : Dans l’obscurité se lève une lumière pour les hommes droits. Il est juste, il fait grâce, il est tendresse. Notons encore que 5b commence par notre Dieu ; le psalmiste s’adresse à son Dieu, qui est Dieu de tout le peuple d’Israël, en rappelant discrètement la formule de l’Alliance.
Le verset 6 commente le précédent, il montre comment Dieu met en pratique ses attributs : Le Seigneur garde les simples, j’étais faible et il m’a sauvé. Le mot simple, naïf, crédule, voire niais, est emprunté au vocabulaire de la sagesse et figure souvent dans les Proverbes pour désigner des hommes qui n’ont pas les connaissances ou le pouvoir de prévoir et de détourner le malheur mais le Seigneur veille sur eux ; le psalmiste fait partie de ces simples et le Seigneur l’a aidé : il était pauvre et faible mais le Seigneur lui a donné le salut.

Revenons sur ces premiers versets 1 à 6 du psaume pour en analyser la construction ; notre logique voudrait que le psalmiste rapportât son histoire selon l’ordre du déroulement des évènements en parlant d’abord du péril de mort dans lequel il se trouvait, puis de son appel à Dieu et, enfin, de la réponse divine. Ce n’est pas du tout ainsi que procède le poète. Il commence par la réponse divine qui est la dernière étape du drame : Il a entendu, le Seigneur (v.1) Il a incliné son oreille vers moi (v.2). Il parle ensuite du début, de la menace de mort qui pesait sur lui : Les filets de la mort …les menaces du sheol (v.3). Puis il relate son appel au Seigneur : Je t’en prie, Seigneur, délivre-moi ! (v.4). Il conclut enfin cette section en rappelant le dénouement : Notre Dieu est tendresse (v.5) …Il m’a sauvé (v.6). Le salut donné par Dieu encadre donc en 1-2 et 5-6 les stades antérieurs de la lamentation et de la supplication.

Une méditation sur le salut donné par Dieu (7-12)

7 Retourne, mon être, à ton repos,
car le Seigneur t’a fait du bien.
8 Oui, tu as délivré mon être de la mort,
mes yeux des larmes
mes pieds de la chute.
9 Je marcherai en présence du Seigneur
sur la terre des vivants.

Le psalmiste vient de dire au verset précédent que le Seigneur l’a sauvé et, libéré de l’angoisse qui l’étreignait, il rentre maintenant (v. 7) en lui-même et, se parlant à lui-même, invite son être, libéré par le Seigneur, à retrouver son repos, sa quiétude ; après l’angoisse qui trouble, agite le corps, le psalmiste revient au centre de son moi pour méditer sur les bienfaits du Seigneur.
Et, comme plus haut quand il suppliait, il s’adresse à Dieu en ‘’Tu’’ : Oui, tu as délivré mon être de la mort, mes yeux des larmes, mes pieds de la chute. Ce verset en trois stiques répond aux trois propositions du verset 3 : la mort voulait m’engloutir et j’en suis libéré, j’étais dans l’angoisse et la souffrance et, maintenant, mes larmes sont effacées (comme en Isaïe 25,8), le filet qui me faisait trébucher a disparu.
Le psalmiste proclame ensuite : Je marcherai en présence du Seigneur sur la terre des vivants. Ce verset 9 commente terme à terme le verset précédent : délivré du risque de chute il peut dire Je marcherai ; la présence du Seigneur est l’opposé des larmes puisqu’on trouve débordement de joie en ta Présence (Ps. 16,11) ; il est sur la terre des vivants au lieu de demeurer parmi les morts.

10 Je gardais confiance même quand je disais :
« Moi je suis très malheureux ! »,
11 quand dans ma hâte j’avais ces mots :
« L’homme n’est que mensonge. »

Le psalmiste revient sur le temps de sa détresse et affirme au v. 10 qu’il gardait sa confiance en Dieu même quand il se plaignait d’être malheureux, accablé de maux, même (v. 11) quand il disait trop vite"(n2) , à tort, que l\’homme n’est que mensonge et illusion. L\’homme que Dieu a sauvé et qui marche devant la face du Seigneur n’est pas illusion mensongère, n’est pas un être qui passe sans projet ni fin.

12 Que retournerai-je au Seigneur
pour tout le bien qu’il m’a fait ?

Que pourrai-je rendre au Seigneur en échange de tous les bienfaits qu’il a eus pour moi ? Et la réponse est évidemment que je ne peux rien lui rendre : tout en éprouvant un sentiment de gratitude, un désir de réciprocité, je suis incapable de rendre à Dieu le bien qu’il m’a fait.

L’unité de la section comprenant les versets 7 à 12 est clairement marquée par une inclusion, la répétition des mêmes mots dans le verset initial et le verset final : en 7, Retourne, mon âme, à ton repos car le Seigneur t’a fait du bien, en 12, Que retournerai-je au Seigneur pour tout le bien qu’il m’a fait ?
On note dans cette section, comme dans la première partie du psaume, des retours en arrière ; au cours de sa méditation sereine, le psalmiste revient sur le temps où il criait à Dieu son malheur.

L’action de grâce rituelle (12-19)

Le verset 12 appartient, comme nous l’avons noté, à la section précédente dont il balise la fin mais aussi à cette dernière partie puisqu’il pose une question à laquelle répond la fin du psaume.

12 [Que retournerai-je au Seigneur
pour tout le bien qu’il m’a fait ?]
13 J’élèverai la coupe du salut
et j’invoquerai le nom du Seigneur.
14 J’accomplirai mes vœux au Seigneur,
en présence de tout son peuple.

La seule action que je peux faire pour rendre au Seigneur le bien qu’il m’a fait, c’est accomplir ce que j’ai promis de faire par un vœu : j’offrirai un sacrifice de reconnaissance et, au cours du repas en commun qui suivra, je lèverai ma coupe en prononçant le nom du Seigneur devant tous les participants.

15 Il en coûte aux yeux du Seigneur
de voir mourir ses fidèles.
16 Je t’en prie, Seigneur, car je suis ton serviteur,
je suis ton serviteur, le fils de ta servante.
Tu as ouvert mes liens.

On peut comprendre que, dans ces versets, le psalmiste fait, une fois encore, un retour en arrière ; il reprend la supplication qu’il prononçait quand il était dans la détresse et les motifs qu’il invoquait pour presser le Seigneur d’intervenir : la vie de ceux qui lui sont fidèles est précieuse aux yeux du Seigneur, dit-il d’abord, en usant de l’adjectif ‘’hasid’’, fidèle, qui correspond à la hesed, la fidélité dans l’Alliance ; puis il s’adresse au Seigneur en Tu, en reprenant l’interjection qu’il avait lancée vers lui en 4b Je t’en prie, en disant ensuite à deux reprises Je suis ton serviteur, et en ajoutant le fils de ta servante, esclave fils d’esclave. Ce retour au passé se termine par le rappel de sa délivrance : tu as ouvert mes liens ou, comme traduit le psautier liturgique en soulignant la référence à l’affranchissement de l’esclavage : tu as brisé mes chaînes. J’étais esclave de la mort, tu m’as libéré. Ces derniers mots peuvent être compris aussi au futur comme un affirmation de confiance : Tu briseras mes chaînes.
Il se peut aussi que ces versets 15 et 16 ne soient pas des paroles de l’individu sauvé mais soient prononcés par le peuple qui assiste à la célébration. Le peuple constate une fois de plus, à partir d’une nouvelle intervention de salut, le prix que le Seigneur attache à la vie de ses fidèles et il demande que le peuple d’Israël, serviteur du Seigneur de génération en génération, dont le Seigneur a ouvert les chaînes à la sortie d’Égypte, demeure vivant et libre.

17 Je t’offrirai un sacrifice de reconnaissance
et j’invoquerai le nom du Seigneur.
18 J’accomplirai mes vœux au Seigneur
en présence de tout son peuple,
19 dans les parvis de la maison du Seigneur,
au milieu de toi, Jérusalem.
Alléluia !

Les versets 17 et 18 reprennent 13-14 en remplaçant la coupe du salut par un sacrifice de reconnaissance. Et la reprise est prolongée par le verset 19 qui précise que le sacrifice a lieu (ou aura lieu) au Temple, la maison du Seigneur, dans les parvis duquel est rassemblé le peuple. La mention des parvis du Temple où le peuple est réuni pour assister au sacrifice n’a rien qui nous surprenne, pas plus que la mention de Jérusalem ; plus étonnant est, en revanche, le tutoiement adressé à Jérusalem : au milieu de toi, Jérusalem. Il exprime sobrement un tendre amour pour la ville où le Seigneur a choisi de résider et on peut imaginer qu’il est prononcé par un exilé ou le peuple déporté en Babylonie qui espère le retour, ou encore par ceux qui retrouvent, après l’exil, la ville de la Maison du Seigneur.

Lecture suivie du psaume 116

1 J’aime ! Oui, il a entendu, le Seigneur,
ma voix, mes supplications.
2 Oui, il a incliné son oreille vers moi,
le jour où j’appelais.
3 Les filets de la mort m’entouraient,
les angoisses du sheol me trouvaient,
je ne trouvais qu’angoisse et souffrance.
4 J’ai appelé le nom du Seigneur :
« Je t’en prie! Seigneur, délivre mon être ! »
5 Le Seigneur fait grâce et il est juste,
notre Dieu est tendresse.
6 Le Seigneur garde les simples :
j’étais faible et il m’a sauvé.
7 Retourne, mon être, à ton repos,
car le Seigneur t’a fait du bien.
8 Oui, tu as délivré mon être de la mort,
mes yeux des larmes
mes pieds de la chute.
9 Je marcherai en présence du Seigneur
sur la terre des vivants.
10 Je gardais confiance même quand je disais :
« Moi je suis très malheureux ! »,
11 quand dans ma hâte j’avais ces mots :
« L’homme n’est que mensonge. »
12 Que retournerai-je au Seigneur
pour tout le bien qu’il m’a fait ?
13 J’élèverai la coupe du salut
et j’invoquerai le nom du Seigneur.
14 J’accomplirai mes vœux au Seigneur,
en présence de tout son peuple.
15 Il en coûte aux yeux du Seigneur
de voir mourir ses fidèles.
16 Je t’en prie, Seigneur, car je suis ton serviteur,
je suis ton serviteur, le fils de ta servante.
17 Je t’offrirai un sacrifice de reconnaissance
et j’invoquerai le nom du Seigneur.
18 J’accomplirai mes vœux au Seigneur
en présence de tout son peuple,
19 dans les parvis de la maison du Seigneur,
au milieu de toi, Jérusalem.
Alléluia !


Lecture chrétienne du psaume 116

Jésus a chanté les deux premiers psaumes du Hallel avec ses disciples au début du repas pascal puis, à la fin de ce repas, il en a chanté avec eux la seconde partie, les psaumes 115 à 118, avant de monter à Gethsémani (Matthieu 26,30). Comme dit Noël Quesson"(n3) , nous pouvons nous placer dans un coin du Cénacle pour écouter Jésus chantant ce psaume 116 dont chaque verset prend dans sa bouche tout son poids.
J’aime, dit-il, Oui ! Le Seigneur entend ma prière. Ces mots évoquent la communion du Père et du Fils, de Jésus disant à son Père: Je sais que tu m’exauces toujours (Jean 11,42).
La première partie du psaume peut nous faire entrer dans la prière au jardin des Oliviers quand Jésus était saisi par l’angoisse de la mort : Les filets de la mort m’entouraient, les angoisses du sheol me trouvaient, je ne trouvais qu’angoisse et souffrance, puis rasséréné par la certitude que le Dieu de tendresse garde les cœurs simples.
Jésus ressuscité, retourné au lieu de son repos, près du Père, est le seul à pouvoir dire en vérité, comme premier-né d’entre les morts, la partie centrale du psaume : Tu as délivré mon être de la mort, mes yeux des larmes… Je marcherai en présence du Seigneur sur la terre des vivants.
A la fin de son dernier repas, Jésus a levé la coupe du salut en invoquant le nom du Seigneur.

Nous pouvons aussi dire ce psaume en le prenant à notre compte et chacun trouvera dans ce psaume si varié, si animé, de nombreuses ouvertures pour la prière.
Nous pouvons dire ainsi les 9 premiers versets quand nous sommes nous-mêmes en péril, ou les dire au nom des opprimés, de tous ceux qui sont pris dans les filets de la mort.
La partie centrale du psaume, celle de la délivrance de la mort et des larmes, peut être méditée dans l’espérance de notre propre résurrection.
Nous pouvons lever la coupe du salut et dire à Dieu comme le suggère le psautier liturgique : Accepte que nous te présentions, en sacrifice d’action de grâce, l’offrande de ton serviteur, le fils de ta servante. Avant de lui rendre grâce un jour au milieu du peuple des sauvés dans la Jérusalem céleste.

LE PSAUME 117

Analyse des versets

Le psaume 117, le plus court du psautier, ne comporte que deux versets.

1 Louez le Seigneur, tous les peuples,
célébrez-le, toutes les nations,
2 car puissante a été pour nous sa fidélité
et la loyauté du Seigneur est pour toujours.

Le psaume 117 est une louange factitive (ou d’invitation) qui respecte la structure habituelle de cette forme de louange : il commence donc par une invitation à louer Dieu exprimée par un impératif pluriel suivi de la mention de ceux à qui s’adresse cet impératif ; vient ensuite, introduit par la particule ‘’ki’’, traduite par ‘’oui’’ ou par ‘’car’’, le motif de la louange.
Le psaume commence par un impératif pluriel : Louez, en hébreu ‘’hallelou’’, un mot connu par l’acclamation ‘’alléluia’’, transcription en français de l’hébreu ‘’hallelou Yah’’, louez Yah. Puis il poursuit : Louez le Seigneur (nous disons le Seigneur quand le texte hébreu comporte le tétragramme YHWH). Vient ensuite l’indication de ceux qui sont invités à louer : tous les peuples.
La seconde partie du verset 1 commence par un autre verbe à l’impératif pluriel suivi d’un pronom complément qui renvoie au tétragramme; ce verbe est un mot d’origine araméenne, emprunté à cette langue au temps de l’exil à Babylone, et son sens est ‘’louer’’; on le trouve quelquefois dans le psautier, par exemple en 63,4b : Mes lèvres te loueront ou, comme traduit le texte liturgique, Tu seras la louange de mes lèvres. Pour rendre la variation du vocabulaire entre le premier et le second stique, les traducteurs optent pour « Fêtez-le » ou « Glorifiez-le » ou encore « Célébrez-le ». Après l’impératif suivent les destinataires : toutes les nations.
Les deux stiques de ce premier verset sont parfaitement parallèles :

Louez     le Seigneur    tous les peuples,
Célébrez -       le          toutes les nations !


Le motif de cet appel à la louange est brièvement expliqué dans le verset 2 en quelques mots riches de sens. Voici le premier stique : Car puissante a été pour nous sa fidélité. Les mots puissante a été … traduisent un verbe ‘’gabar’’ qui exprime la puissance, la force, la supériorité ; ainsi lisons-nous au Ps 103, 11 : Comme le ciel domine la terre, fort est (gabar) son amour pour qui le craint. Le nom formé sur la même racine, ‘’guéber’’, désigne l’homme en tant que guerrier combattant.
Poursuivons notre explication mot à mot ; fidélité traduit l’hébreu ‘’hésed’’ que nous avons déjà rencontré ; ce mot a le sens premier de fidélité, de loyauté, l’attitude demandée aux partenaires d’un traité d’alliance passé entre états. Le concept d’alliance a été repris dans l’Écriture pour désigner les relations privilégiées entre Dieu et son peuple, et la ‘’hésed’’ a été appliquée au Dieu de l’Alliance pour qualifier sa fidélité inébranlable qui se traduit par des gestes de tendresse et d’amour.
Et voici le second stique de ce v.2 : la loyauté du Seigneur est pour toujours. Loyauté traduit le substantif ‘’émet’’ qui vient d’une racine dont le sens de base est ‘’être solide, durable’’ ; ce nom est souvent traduit par vérité mais aussi, parfois, par fidélité car la fidélité est un sentiment solide, durable et fiable ; les deux mots hésed, qui figure au premier stique, et émet, au second, sont souvent associés comme en Exode 34,6 quand Dieu passe près de Moïse en déclinant son nom et les deux mots figurent ensemble une quinzaine de fois dans les Psaumes. Les spécialistes parlent d’un hendiadys, un mot calqué sur le grec, pour dire qu’une seule idée est exprimée par deux mots, que ces mots sont unis au point de n’en former qu’un. Le verset se termine par un terme qui exprime le toujours, l’éternité.
Ainsi en un seul verset nous trouvons la puissance, la fidélité attentive, la loyauté solide et vraie, et l’éternité.

La signification du psaume

Le peuple d’Israël invite toute l’humanité à se joindre à lui pour louer le Seigneur, son Dieu, parce que ce Dieu a agi avec puissance et fidélité en sa faveur. Cette invitation pourrait surprendre, sembler choquante même, si on l’entendait comme une forme d’égoïsme, d’autosatisfaction. Mais l’élection n’est pas due aux mérites d’Israël, elle résulte d’une initiative gratuite de Dieu, et son but n’est pas la gloire d’Israël mais de faire rayonner parmi les peuples la grandeur et la générosité du Seigneur.
Israël s’adresse à tous les peuples de la terre pour leur dire : quand vous aurez vu et compris ce que Dieu a fait pour nous, combien il est puissant et bon et fidèle en son amitié, vous viendrez vous joindre à nous pour rechercher vous aussi cette alliance inébranlable et chanter avec nous la louange de ce Dieu.

Textes parallèles

On retrouve dans de nombreux textes de l’AT cette perspective messianique d’union de tous les peuples appelés par Israël, qui leur montre la voie, à la louange du Dieu Unique.
Voici par exemple un texte qui figure au début du livre d’Isaïe (2, 2-3) :

Il arrivera dans l’avenir que la montagne de la Maison du Seigneur sera établie au sommet des montagnes et dominera sur les collines.
Toutes les nations y afflueront. Des peuples nombreux se mettront en marche et diront : « Venez, montons à la montagne du Seigneur, à la Maison du Dieu de Jacob. Il nous montrera ses chemins et nous marcherons sur ses routes. »
Oui, c’est de Sion que vient l’instruction (la torah) et de Jérusalem la parole du Seigneur.


Dans le psautier, le psaume 102 est une prière pour la restauration de Sion et l’auteur prophétise dans le passage central du poème (13-23) que, le jour où la cité sera rebâtie, tous les peuples se réuniront pour servir le Seigneur :

22 On publiera le nom du Seigneur dans Sion
et sa louange dans Jérusalem,
23 quand se réuniront peuples et royaumes
pour servir le Seigneur.

De même le psaume 98 rappelle ce que le Seigneur a fait pour son peuple, comment il s’est souvenu de sa fidélité (hésed) et sa loyauté (mot de racine émet) pour Israël et ce rappel provoque une invitation à la louange adressé à toute la terre.

Le commentaire de Radaq

Radaq, acronyme de Rabbi David Qimhi, un maître qui vécut en Provence de 1160 à 1235, a laissé un commentaire des psaumes que nous avons déjà cité en étudiant le psaume 114.
Selon Radaq, le psaume 117 «composé de deux versets seulement se réfère au jour du Messie. En le composant de deux versets, le psalmiste donne une image des deux files que tous les hommes formeront en ce jour-là : d’un côté, les fils d’Israël avec leur Torah, de l’autre, tous les autres peuples avec les sept commandements (dont l’origine est attribuée à Noé) ; et tous alors loueront Yah car tous alors le confesseront comme il est écrit (Sophonie 3,9) : Pour invoquer tous le Nom du Seigneur et pour le servir d’une seule épaule ».
Pour Radaq, les deux versets du psaume sont une image de l’ordre du monde après la venue du Messie. Aujourd’hui coexistent des peuples nombreux que tout divise : les langues, les croyances religieuses, la conception du pouvoir… A la venue du Messie il n’y aura plus que deux groupes, d’un côté les fils d’Israël qui appliqueront les six cent treize commandements de la Torah, de l’autre les nations qui respecteront les sept lois noachides (interdiction du meurtre, du vol, de l’inceste et de l’adultère, de manger la chair découpée d’un animal vivant, de l’idolâtrie, du blasphème et du faux témoignage, organisation d’un système de droit). Le premier verset s’adresse aux nations, le second exprime la louange d’Israël et le Hallelou Yah final est chanté par l’univers entier.

La prière Alénou

Le thème du psaume, l’élection d’Israël comprise comme les prémices de l’adoration du Dieu Unique par tous les hommes, ce thème que Radaq exprime aussi de manière imagée dans son commentaire, peut être rapproché de la prière juive du Alénou (A nous il revient …) qui termine toutes les prières à la synagogue.
Cette prière comprend deux parties, la première développe le thème de l’élection, la seconde, celui du messianisme universel. En voici la traduction."(n4)

« C’est à nous qu’il revient de glorifier le Maître de tout, de louer la grandeur du Créateur des origines. Lui qui ne nous a pas fait semblables aux autres nations de la terre, Lui qui ne nous a pas donné la même place qu’aux autres familles de la terre, Lui qui n’a pas réduit notre part à la même mesure que la leur et n’a pas fait ressembler notre sort à tout leur tumulte. (…)
Pour nous, nous nous inclinons, nous nous prosternons, nous rendons grâces devant la face du Roi des rois, de tous les rois, du Saint, béni soit-Il, qui déploie les cieux et affermit la terre (Isaïe 51, 13) ; le siège de sa gloire est dans les cieux là-haut, et sa puissance réside au plus haut des hauteurs. C’est Lui notre Dieu et il n’en est pas d’autre. En vérité il est notre Roi, aucun en dehors de Lui, comme il est écrit dans sa Torah : Reconnais aujourd’hui et médite en ton cœur que le Seigneur, c’est Lui qui est Dieu, dans les cieux là-haut et sur la terre en bas ; il n’en est pas d’autre (Dt. 4, 39).
C’est pourquoi nous t’attendons, Seigneur notre Dieu, afin de voir bientôt la grandeur de ta victoire, de voir les idoles de bois disparaître de la terre. Alors les faux dieux seront vraiment anéantis !
Que le monde change pour le règne du Tout-puissant ! Que toute chair invoque ton Nom ! Que se tournent vers Toi tous les pécheurs de la terre ! Qu’ils viennent et Te reconnaissent tous les habitants de la terre. Que devant Toi tout genou fléchisse et qu’à Toi toute langue se déclare fidèle (Isaïe 45,23). Devant Toi, Seigneur notre Dieu, ils se prosterneront, ils tomberont, et à la majesté de ton Nom ils rendront gloire. Tous ils prendront sur eux le joug de ta royauté et Tu régneras sur eux bientôt, à la fin des temps et dans l’éternité.
Car c’est à Toi qu’appartient le règne. Tu seras le Roi de gloire pour les âges et à jamais, comme il est écrit dans ta Torah : Le Seigneur régnera à jamais (Ex. 15, 18) et encore : Le Seigneur sera Roi sur toute la terre en ce jour-là, le Seigneur sera Un et son Nom sera Un (Za. 14, 9). »

La première partie de cette prière met en relief la différence entre Israël et les autres peuples : Lui qui ne nous a pas rendu semblables aux autres peuples…Elle exprime le contraste entre la relation d’Israël avec son Dieu qu’elle loue et honore et les conceptions des autres hommes.
La seconde partie traduit la confiance en l’avènement du retour à Dieu de tous les hommes. ‘’L’affirmation concernant le messianisme universel, se trouve dans ces paroles, considérées à juste titre comme le centre de la prière : Que le monde change (ou s’ordonne) pour le règne du Tout-puissant. Le sens fondamental est que le règne de Dieu se réalise dans la mesure où les hommes sont prêts à y collaborer. Le règne de Dieu, règne de plénitude et de paix, remplace le règne de l’homme, règne d’injustices et de violences, pour autant que le projet du premier est accueilli par la volonté du second, pour en devenir la nourriture et la substance."(n5)
Il me semble que cette prière du ‘’Alénou’’ est un développement du thème du psaume 117 comme J. S. Bach orchestre parfois avec ampleur, en utilisant tous les jeux de l’orgue, la mélodie simple d’un cantique.

La lecture chrétienne du Psaume

Pour nous la perspective universelle que le psaume 117 appelle s’est accomplie par le Christ et par son Eglise. Et Paul, qui fut précisément l’apôtre des nations (païennes), cite ce psaume dans sa Lettre aux Romains en 15,11 parmi d’autres textes qui espèrent et annoncent le rassemblement de tous les peuples autour du Dieu Unique.
Et de même que le don fait à Israël est destiné à tous, ainsi « le don de l’Évangile vaut pour les autres. Pourtant nous ne cessons de le déguster entre nous, et l’Église n’en finit pas de tourner sur elle-même. .. en restant soi, il s’agit de se comprendre comme étant traversé. Le grain que l’on reçoit – les biens matériels, le goût de vivre, l’Esprit saint – se corrompt et nous empoisonne s’il n’est transmis à autrui ! »"(n6)
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n1 Marc Girard : Les psaumes redécouverts, Bellarmin 1994, p. 208.
n2 Comme le montre le psaume 31, 23, l\’expression Quand dans ma hâte ou dans mon trouble je disais précède une affirmation fausse, erronée : il n’est pas vrai que l\’homme soit illusion mensongère.
n3 Noël Quesson : 50 psaumes pour tous les jours, tome 2, page 219.
n4 Traduction reprise de ‘’Prières juives’’, Anne-Catherine Avril et Dominique de La Maisonneuve, Supplément aux Cahiers Evangile p. 42
n5 Carmine Di Sante : La prière d’Israël, Desclée-Bellarmin 1986, page 178.
n6 Jean-Pierre Jossua : Mon amour vient à moi, Lecture des psaumes. Cerf 1996 Page 110.

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