Conférences bibliques 2005-2006 "Lecture de quelques psaumes"   (2)

Note: (les notes sont visibles dans le texte en y positionant la souris)

LE PSAUME 114

Nous allons d’abord lire le psaume pas à pas et nous comprendrons vite qu’il traite de l’Exode, mais il en parle de manière surprenante, pour le moins inhabituelle. Quand le texte nous sera devenu plus familier, nous le relirons en proposant une clé d’interprétation qui nous permettra d’en montrer la cohérence et d’expliquer les difficultés rencontrées à la première lecture.
Lecture du psaume pas à pas

1 Quand Israël sortit d’Egypte,
la maison de Jacob d’un peuple à la langue étrangère,
2 Juda devint son sanctuaire,
Israël son domaine.

Quand Israël sortit d’Égypte… Le psaume commence en se référant au moment de la sortie du peuple d’Israël hors d’Égypte. L’Exode est en général évoqué avec le verbe sortir employée à une forme factitive qui rappelle Celui qui a fait sortir, celui qui est l’auteur de la délivrance. Ici la sortie est un évènement dont l’auteur, le Seigneur, n’est pas nommé.
Le second stique du verset est parallèle au premier et commence par la maison de Jacob : le peuple d’Israël est l’ensemble des descendants de Jacob-Israël, le patriarche qui était venu en Egypte avec ses fils pour échapper à la famine comme le raconte la fin du livre de la Genèse et comme le rappelle le début du livre de l’Exode. Il faut lire le second stique en suppléant les mots ‘’quand sortit’’ sous entendus : quand la maison de Jacob sortit d’un peuple à la langue étrangère…Le peuple d’Égypte n’est pas qualifié par sa dureté et sa cruauté mais, de manière insolite, par sa langue : c’est un peuple ‘’parlant une langue étrangère’’. L’expression rappelle un passage du Deutéronome qui énumère les malheurs qui s’abattraient sur Israël infidèle (28, 49-50) : le Seigneur lancera contre toi une nation venue de loin, du bout du monde… une nation dont tu n’entendras pas le langage, une nation au visage dur, qui ne respecte pas le vieillard et qui n’a pas de pitié pour l’enfant. Ce texte fait le lien entre la différence de langue et des relations brutales, impitoyables. Notons que le psaume, en soulignant la différence de langue, nous dit aussi, indirectement, que les fils d’Israël avaient réussi à maintenir, en Égypte, leur propre langue.
Le verset 2 est parfois compris comme une évocation du terme du voyage, quand la terre promise sera partagée entre le territoire d’Israël au nord et, au sud, celui de Juda qui comprend Jérusalem où le sanctuaire, entendu au sens de temple, sera plus tard construit. Cette interprétation soulève des difficultés car si, dans ce cas, le sanctuaire (Temple) est propre à Juda, ‘’son domaine’’ s’applique aussi bien à Juda qu’à Israël. Et, d’autre part, il serait étonnant que le poème sautât aussi vite de la sortie d’Égypte à la période de la construction du Temple sous le règne de Salomon. On peut lire ce verset de manière différente ; après la sortie, tout le peuple élu, formé de Juda et Israël, est devenu, comme le dit Exode 19, 5-6, le trésor personnel du Seigneur, un royaume de prêtres, une nation sainte. Le peuple est devenu nation sainte ou sanctuaire, royaume ou domaine du Seigneur, et les deux prédicats, sanctuaire et domaine, s’appliquent aux deux sujets, Juda et Israël, qui sont chacun sanctuaire et domaine. Dans le désert, la masse des esclaves s’est transformée en un domaine itinérant qui appartient à Dieu, en un sanctuaire mobile, un lieu saint où réside la Présence divine.
On aura noté que le Seigneur n’est pas nommé dans ce verset qui parle de ‘’son’’ sanctuaire et de ‘’son’’ domaine sans préciser le possesseur.

3 La mer vit et s’enfuit,
le Jourdain retourna en arrière,
4 les montagnes bondirent comme des béliers,
les collines, comme les petits du troupeau.

La mer a vu et, en raison de ce qu’elle a vu, elle fuit. Ce que la mer a vu ne nous est pas conté. Dans le contexte de la sortie d’Égypte, la mer est sans doute la Mer des Joncs, celle que nous appelons la Mer Rouge, dont les eaux laissèrent passer les fils d’Israël. Pharaon et ses chars, la colonne de feu et la nuée ont disparu, le drame est résumé en quelques mots : la mer vit et s’enfuit comme une armée en déroute, saisie par la panique. Cette fuite de la mer rappelle aussi la mer du chaos initial , cette mer hostile que Dieu dut faire reculer et dompter aux jours de la création pour laisser place au sec, à la terre.
Le Jourdain a sans doute ‘’vu’’ lui aussi : il fait demi-tour et repart vers sa source. Cet hémistiche rappelle évidemment le passage du Jourdain : quand les prêtres portant l’arche pénétrèrent dans le fleuve, les eaux s’arrêtèrent en une seule masse (Josué 3). Le psaume cependant ne mentionne pas l’arche et ses porteurs, le fleuve ne forme pas une muraille comme devant l’arche mais il remonte vers sa source.
Le verset 4 poursuit la description des évènements qui ont suivi la sortie d’Égypte et la transformation d’un peuple d’esclaves en domaine saint ; les montagnes sautèrent comme des béliers et les collines, comme les petits du troupeau. Le récit de la théophanie du Sinaï indique brièvement que la terre trembla beaucoup (Exode 19,18) quand Dieu descendit sur la montagne et cette notation est probablement à l’origine de l’image du verset 4. On retrouve cet ébranlement des montagnes dans le cantique de Débora en Juges 5, 4-5, en Habaquq 3,6 et dans quelques psaumes. Les tremblements du relief sont comparés à des sauts du petit bétail : ces animaux ont été choisis pour rappeler les troupeaux que le peuple menait à travers le désert.
On remarque que les réactions des hommes et des animaux ne sont pas mentionnées.

5 Qu’as-tu, mer, à t’enfuir,
Jourdain à retourner en arrière ?
6 Montagnes, pourquoi bondir comme des béliers,
collines, comme des agneaux ?

Aux versets 3 et 4 le poète a attribué aux éléments des réactions conscientes : la mer a vu et s’est enfuie, le Jourdain a fait demi-tour, les monts et les collines ont réagi, comme des animaux, par des sauts, des bondissements. Stupéfait devant les changements qui modifient l’ordre immémorial des choses, le poète reprend maintenant les affirmations des versets précédents sous forme de questions qu’il adresse à la mer et au Jourdain, aux montagnes et aux collines : « Pourquoi cette fuite, ce reflux ? Pourquoi ces bonds ? »
La réponse est donne au verset 7 mais plusieurs traductions sont possibles pour ce verset et le sens du psaume diffère selon le parti choisi. Voyons d’abord les composantes de ce verset. Il commence par une expression qui a le sens originel de ‘’devant la face de’’ et la même expression est reprise au début du second stique. Cet expression adverbiale est suivie une première fois du mot ‘’Adon’’ qui signifie Maître ou Seigneur mais ce mot Adon n’est pas accompagné ici du ‘’mon’’ habituel comme dans Adonaï où le suffixe signifie ‘’mon’’ : mon Seigneur ou mon Maître. La seconde fois l’adverbe ‘’devant la face de’’ est suivi de Eloah de Jacob, une forme rare et archaïsante du mot qui signifie Dieu, le Dieu de Jacob.
Il reste à traduire dans ce verset les deux mots qui suivent ‘’Devant la face de’’; l’un est un verbe qui a tantôt le sens de trembler, se tordre de douleur et tantôt celui de tressaillir ou danser, l’autre est le substantif ‘’terre’.
Première interprétation : le verbe est à l’indicatif avec terre comme sujet et on traduit alors comme suit le verset dans son ensemble :

7 Devant la face du Maître a tremblé la terre,
devant la face du Dieu de Jacob

C’est ainsi que la Septante a compris ce verset : la terre a tremblé (έσαλευθη) ; la Vulgate aussi : A facie domini commota est terra… Rachi, le grand maître juif du Moyen Age, prend également ce parti.
Dans ce cas, la réponse à la question posée aux versets 5 et 6 est donnée par le poète lui-même qui comprend et explique les réactions des éléments : la terre a reconnu dans le Dieu de Jacob, le Dieu qui accompagne son peuple dans le désert, le Maître qui l’a créée à l’origine du monde et elle en éprouve une violente émotion.

Deuxième interprétation : le verbe peut être compris comme un impératif et le substantif ‘’terre’’ est alors une interpellation au vocatif : Tremble, terre ! Dans ce cas le verset est traduit ainsi :

7 Devant la face du Maître, tremble, terre,
devant la face du Dieu de Jacob !

C’est le parti de nos Bibles qui ont généralement choisi l’impératif et présentent des traductions similaires à celle proposée ci-dessus : la BJ, la TOB, Dhorme ; la Bible du Rabbinat, et le Psautier liturgique font de même.
Le poète réfléchit et comprend les réactions des éléments ; ceux-ci ont eu une réponse instinctive devant une apparition qui les dépasse et qu’ils n’ont pas comprise. Le poète s’adresse à ces éléments regroupés sous le mot terre, qui englobe à la fois la mer, le fleuve, les monts et les collines, et dit à la terre : « Tremble ! ». Tu as raison de trembler, terre, car le Maître du monde que tu as connu à la création est aussi ce Dieu qui marche avec la maison de Jacob. La terre ressentait un évènement hors du commun mais ne le comprenait pas ; après réflexion le psalmiste répond lui-même à la question qu’il posait aux éléments et leur révèle la cause profonde de leur émotion : le Maître de l’univers et le Dieu de Jacob ne font qu’un, soyez donc dans la crainte et le tremblement.

Troisième interprétation : le verbe est à l’infinitif avec un suffixe à la première personne et sa traduction littérale est ‘’mon action de trembler’’ ou, plus simplement, mon tremblement. Le mot terre est dans ce cas prononcé par la terre elle-même qui se présente au nom des éléments évoqués dans les versets précédents et s’explique :

7 Moi, terre, je tremble devant la face du Maître,
devant la face du Dieu de Jacob,

Cette traduction, moins courante que les précédentes, est soutenue notamment par David Quimhi, un maître juif qui vécut de 1160 à 1235, plus connu sous l’acronyme de RADAQ (Rabbi David Quimhi) ; dans la même ligne, la collection Art Scroll"(n1) traduit ainsi notre verset : Before the Lord’s Presence did I, the earth, tremble, before the Presence of the God of Jacob (En présence du Seigneur, moi, la terre, je tremble, en présence du Dieu de Jacob). Cette lecture présente l’avantage de garder aux versets 5 et 6 leur valeur de vraie question et la terre, au nom des éléments évoqués dans le psaume, apporte sa réponse. La terre, qui a gardé en mémoire Celui qui a dompté le chaos et la mer, Celui qui l’a formée, modelée, a reconnu en Celui qui marche avec Israël, son Maître, le créateur.

8 Lui qui change le rocher en bassin des eaux
et le granit en source des eaux.

Ce verset fait allusion aux eaux qui ont jailli dans le désert pour les fils d’Israël ; le peuple qui avait soif s’en était pris à Moïse et Dieu dit à celui-ci (Ex. 17, 6) : Je vais me tenir devant toi, là, sur le rocher… tu frapperas le rocher, il en sortira de l’eau et le peuple boira. Moïse fit ainsi aux yeux des anciens d’Israël. Le même épisode est repris en Nombres 20, 7-11. Moïse rappelle ce miracle dans le Deutéronome et dit au peuple en usant des mêmes mots que le psaume : c’est lui, le Seigneur ton Dieu, qui t’a fait sortir du pays d’Egypte, c’est lui qui pour toi a fait sortir l’eau du rocher de granit (8, 15).
L’eau jaillissante est une métaphore de la vie qui sourd et s’épanouit comme au chapitre 35 d’Isaïe (35, 5-7) : Alors les yeux des aveugles verront, les oreilles des sourds s’ouvriront. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. Des eaux jailliront dans le désert, des torrents dans la steppe. La terre brûlante se changera en lac, la région de la soif en sources jaillissantes.

Lecture suivie du psaume

1 Quand Israël sortit d’Egypte,
la maison de Jacob d’un peuple à la langue étrangère,
2 Juda devint son sanctuaire,
Israël son domaine.
3 La mer vit et s’enfuit,
le Jourdain retourna en arrière,
4 les montagnes bondirent comme des béliers,
les collines comme des agneaux
5 Qu’as-tu, mer, à t’enfuir,
Jourdain à retourner en arrière ?
6 Montagnes, pourquoi bondir comme des béliers,
collines, comme les petits du troupeau?
7 Moi, terre, mon mouvement vient de la face du Maître,
de la face du Dieu de Jacob,
8 lui qui change le rocher en bassin des eaux
et le granit en source des eaux.

Interprétation du psaume

Après avoir relu le psaume, nous pouvons essayer de répondre qui essaiera aux questions que nous nous sommes posées en le découvrant pas à pas.

Le psaume parle de la sortie d’Égypte dès son premier mot et fait allusion à des évènements qui se sont déroulés entre la sortie d’Égypte et l’entrée en Terre Promise : la fuite de la mer puis, quarante ans plus tard, le recul du Jourdain pour laisser passer Israël, les troupeaux qui accompagnaient le peuple dans le désert, l’eau sortie du rocher pour que le peuple puisse boire, le tremblement des monts au moment de la théophanie du Sinaï. Le psaume n’est pas, cependant, un poème didactique reprenant le récit de la longue marche dans le désert car il ne tient aucun compte de l’ordre chronologique. En effet, la traversée de la mer et celle du Jourdain, que sépare plus d’une génération, sont mentionnées dans le même verset ; le prodige de l’eau jaillissant du rocher qui a lieu, selon le livre de l’Exode, peu de temps après la traversée de la mer, intervient ici au dernier verset du psaume et suit, au lieu de la précéder, la manifestation de Dieu au Sinaï.
On remarque aussi que le peuple élu ne joue aucun rôle dans le psaume. Le poète ne parle pas de ses sentiments ni de ses actes, il ne dit rien de sa peur au moment de traverser la mer ni du cantique de louange qu’il a entonné après avoir échappé à Pharaon et à ses troupes ; le peuple ne se révolte pas à Massa, il ne passe pas d’alliance avec Dieu au Sinaï.
Les vrais acteurs du psaume, ceux qui y jouent un rôle actif, sont la mer et le Jourdain, les monts et les collines. Ils sont présentés comme des êtres capables d’éprouver des sentiments, de comprendre, de réagir, de s’exprimer aussi selon la traduction proposée ci-dessus pour le verset 7. On peut en déduire que le psaume a pour thème la réaction du monde créé à l’intervention de Dieu dans l’histoire et nous allons le relire en adoptant ce point de vue.
Quand Israël sortit d’Égypte : La création constate qu’un peuple immense sort d’Égypte. Nous avons déjà noté que le verbe sortir était à l’infinitif simple et que le poète n’usait pas de la forme verbale habituelle dans l’Écriture pour parler de la sortie d’Égypte (forme dite ‘’factitive’’ par les grammairiens), qu’il ne disait pas : « Quand IL a fait sortir Israël d’Égypte… ». La terre ne sait pas qui a fait sortir le peuple de l’esclavage. Elle est simplement témoin d’un phénomène de migration : un peuple se met en marche.
Au second stique du v. 1, les deux peuples, celui d’Égypte et la maison de Jacob, sont opposés par leur langue : les égyptiens parlent une langue étrangère. Si c’est la terre qui s’exprime, on peut imaginer que la langue égyptienne lui paraisse barbare mais qu’elle reconnaisse en l’hébreu parlé par la maison de Jacob la langue divine dans laquelle le Créateur s’adressait à elle à l’origine.
Le v. 2 nous dit que Juda devint ‘’son’’ sanctuaire, Israël ‘’son’’ domaine. La nature pressent qu’un évènement prodigieux se déroule : Juda devient le lieu où se tient la sainteté de Quelqu’un qui n’est pas nommé, Israël devient le siège de Son pouvoir. Elle ressent la Présence au milieu de ce peuple d’un Tout Autre qu’elle n’identifie pas encore. Le mystère demeure ."(n2)
La mer vit et s’enfuit, le Jourdain retourna en arrière (v. 3). Qu’a vu la mer pour fuir comme prise de panique ? Le Jourdain est-il ici le fleuve que le peuple a franchi pour entrer dans la Terre Promise ou bien symbolise-t-il tous les fleuves ? Certains maîtres pensent que toutes les eaux de la terre, mers et fleuves, furent effrayées en même temps et Rachi, notamment, commente le recul du Jourdain en ces termes : ‘’car toutes les eaux de la création se fendirent’’.
Les montagnes bondirent comme des béliers, les collines comme des agneaux (v. 4). Les monts et les collines réagissent eux aussi aux évènements et manifestent une vive émotion. Mais s’agit-il, comme pour la mer, de terreur? Le verbe choisi par le poète (‘’raqad’’ traduit ici par bondir) laisse penser que les mouvements du relief traduisent plutôt l’allégresse. En effet, dans le passage célèbre de l’Ecclésiaste (ou Qohélet) qui débute par Il y a un moment pour tout et un temps pour chaque chose sous le soleil, le même verbe est opposé à pleurer en 3, 4 : Il y a un temps pour pleurer et un temps pour rire (‘’raqad’’). Nous pouvons comprendre ce rapprochement entre les bonds et le rire, nous qui disons en français ‘’sauter de joie’’.
Les versets 5 et 6 posent des questions. Qu’as-tu, mer, à t’enfuir, Jourdain, à retourner en arrière ? Montagnes, pourquoi bondir comme des béliers, collines, comme des agneaux ? Le psalmiste interroge mer et Jourdain, monts et collines, en reprenant sous forme de question les affirmations des versets précédents. Un mot a disparu : le verbe ‘’voir’’ car la mer a vu mais celui qui interroge n’a rien vu, ne comprend pas ce que la mer a vu de si effrayant ni pourquoi les monts bondissent de joie.
Le verset 7 est la réponse de la terre qui dit : Moi, terre, mon mouvement vient de la face du Maître, de la face du Dieu de Jacob. La terre dit que ses réactions sont provoquées par la présence du Maître. Elle a compris que celui qui avait fait du peuple son lieu saint, son domaine, celui qui était au milieu de son peuple, le Dieu de Jacob, était le Maître qui l’avait créée au commencement du monde. La terre réagit mais tous ses éléments n’éprouvent pas la même émotion. La mer et les eaux éprouvent de la peur car elles reconnaissent celui qui les avait domptées à l’origine quand elles couvraient les montagnes, comme le rappelle le Ps. 104, 6-7 : Les eaux restaient sur les montagnes, à ta menace elles ont fui, effrayées par le tonnerre de ta voix, comme le dit aussi Jérémie (5,22) : Ne tremblerez-vous pas devant moi qui ai mis le sable comme limite à la mer, frontière définitive qu’elle ne passera pas. Les monts et les collines ont, eux aussi, reconnu le Maître, le Créateur, mais ils ressentent au contraire de la joie et sautent de bonheur devant celui qui les a libérés à l’origine de l’oppression des eaux, qui les a mis debout, qui a accepté de descendre sur l’un d’eux au Sinaï.
Le psaume ne retient du monde créé que les eaux et les reliefs, monts et collines, mais ne dit rien des animaux, sinon dans une comparaison, ni du monde végétal. Si on admet que le poème évoque les réactions de la création à l’intervention de Dieu dans l’histoire, les choix du psalmiste s’expliquent. Seuls peuvent avoir gardé en mémoire les actes de Dieu à la création les éléments durables, permanents, de la terre. L’herbe ou les arbres ainsi que les animaux ont une vie trop brève pour se souvenir du commencement. Les monts en revanche semblent immuables et les eaux qui entourent le monde parcourent un cycle d’éternel retour, de la pluie à la source, du ruisseau au fleuve puis à la mer, des nuages à la pluie… Monts et eaux peuvent seuls garder en mémoire l’action initiale du Créateur.
Le psaume commençait par une transformation : un peuple paralysé dans la servitude échappe à ses oppresseurs, un ramassis d’esclaves devient peuple de Dieu ; il se termine par une nouvelle transformation : le dernier verset célèbre Dieu qui change le rocher en bassin d’eau et le granit en source d’eau. Dieu qui a créé la terre peut changer la nature des éléments, faire jaillir du plus aride et du plus dur, le plus souple, le plus fluide. Dieu créateur et Dieu sauveur, il met les éléments de sa création au service de son projet de salut.

Quelques jalons pour une lecture chrétienne du psaume

Ce poème nous redit que le Dieu qui intervient pour sauver son peuple, pour nous sauver, est aussi le Dieu créateur du ciel et de la terre, des choses visibles et invisibles. Ce rappel semble aller de soi pour nous qui le proclamons à chaque récitation du Credo. Il se pourrait cependant que garder présent à l’esprit que Jésus, Sauveur, est aussi celui par lequel tout a été fait, tout est en train de se faire, donne un éclairage inhabituel aux guérisons et aux miracles rapportés dans les évangiles. Cette conviction nous renforce aussi dans l’assurance qu’avec son aide tout nous est possible.

Nous pouvons donner au psaume un sens actuel, concret pour nous, en le transposant au plan spirituel. Ainsi les merveilles du premier verset que Dieu a accomplies pour son peuple ‘’figurent les mystères de notre salut. Chacun de nous est désormais sanctuaire du Seigneur, l’Église tout entière constitue son domaine. "(n3)

Le Dieu transformateur agit par son Esprit qui renouvelle l’univers (Sagesse 7, 27), cet Esprit Saint que nous prions dans le Veni Sancte Spiritus en lui demandant de nous régénérer, de nous recréer :

Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride,
Guéris ce qui est blessé, assouplis ce qui est raide,
Réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé…

J. P. Jossua nous donne un bon exemple de lecture spirituelle du dernier verset du psaume quand il écrit (n4) : ‘’Découvrir devant soi une masse rocheuse ou bien une étendue d’eau, cela fait une fameuse différence dans une région sèche, surtout s’il faut faire boire les bêtes. Est-il permis d’y voir une figure de notre vie ? Que dans certains déserts de l’existence, de la foi ou de la prière, l’on se trouve inopinément au seuil d’un jardin bien irrigué, alors une merveilleuse fraîcheur nous envahit, avec beaucoup de reconnaissance.
Mais que d’une pierre nue jaillisse une source, voilà qui est plus fort encore. C’est pourtant ce que Dieu fait de certains cœurs fermés, arides, ne s’aimant ni personne d’autre. Et voici que don, douceur, compassion affluent, et combien d’êtres viendront s’y abreuver !’’

LE PSAUME 115

Commentaire du psaume

1 Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous,
mais à ton nom, donne gloire,
pour ta fidélité, pour ta loyauté
2 Pourquoi les nations diraient-elles :
« Où donc est leur Dieu ? »
3 Notre Dieu, il est dans les cieux,
tout ce qui lui plait, , il le fait.

Le psaume commence par une demande adressée à Dieu : qu’il donne gloire à son nom, qu’il se glorifie. Pour comprendre la signification de cette expression, nous pouvons lire Exode 14, 17-18 où elle figure à deux reprises. Le Seigneur dit à Moïse de fendre la mer pour que les fils d’Israël y pénètrent à pied sec et il poursuit : Et moi je vais endurcir le cœur des Egyptiens pour qu’ils y pénètrent derrière eux et que je me glorifie aux dépens de Pharaon et de toutes ses forces… Ainsi les Egyptiens connaîtront que c’est moi le Seigneur quand je me serai glorifié aux dépens de Pharaon, de ses chars et de ses cavaliers. Dieu fait voir sa puissance à ses adversaires et sa bonté à son peuple par ses interventions dans l’histoire, il montre sa gloire par ses hauts faits. On pourra lire en Ezéchiel 28,22, dans une prophétie contre Tyr et Sidon, un emploi similaire de se glorifier.
Nous pouvons maintenant revenir sur les premiers mots Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous : ils signifient que les fidèles qui s‘expriment dans le psaume ne demandent pas que Dieu manifeste sa gloire dans leur intérêt propre, pour leur gloire à eux, mais pour que le nom du Seigneur soit reconnu et respecté par les nations, autrement dit, selon une expression qui revient à plusieurs reprises dans les psaumes (23,3. 106,8. etc), pour l’honneur de son nom.
La fin du verset : pour ta fidélité, pour ta loyauté, associe les deux mots hébreux hesed et émet qui forment un hendiadys, un couple où les deux mots se complètent, où deux mots n’en forment qu’un : la fidélité pleine de prévenance et la loyauté solide et vraie. Il faut comprendre, je crois, que la communauté qui prie demande à Dieu de faire apparaître qu’il est le Dieu fidèle et vrai, qu’il fasse resplendir son nom qui est, comme il l’a révélé à Moïse en Exode 34,6, débordant de hesed et de émet, de fidélité et de vérité.
Le verset 2 est lié au précédent ; si tu n’agis pas, Seigneur, les nations païennes , voyant que ton peuple est méprisé, que tu le laisses dans la servitude, demanderont avec ironie ou mépris : « Où donc est leur Dieu ? ». Il se peut aussi que la question soit posée à un fils d’Israël pendant l’exil à Babylone, ville où chaque dieu avait son temple, tandis que le peuple élu qui ne faisait pas d’idole (Exode 20,4) ne pouvait montrer aucune image de son Dieu.
Le v. 3 est une réponse à la question des païens ; notre Dieu répond Israël en employant un ‘’notre’’ qui se réfère à la formule de l’Alliance : ‘’il est notre Dieu et nous sommes son peuple’’, notre Dieu donc est dans les cieux, un mot qui nous est familier par le Pater et ne désigne pas ici un lieu mais la transcendance de celui qui est au-delà de tout. Tout ce qui lui plait, il le fait : il ne faut pas entendre, bien sûr, que Dieu agit selon un bon plaisir capricieux mais qu’il agit pour réaliser son dessein d’amour. En hébreu les verbes ‘’faire’’ et ‘’plaire’’ sont à l’accompli, un temps qui peut concerner aussi bien le passé que le présent ou le futur et implique une action s’accomplissant à l’instant même de la parole. Dieu règne sur le monde et, s’il ne nous sauve pas, c’est que le moment n’est pas venu dans son dessein.

4 Leurs idoles, or et argent
faites de main d’homme.
5 Elles ont une bouche mais ne parlent pas,
des yeux mais ne voient pas,
6 des oreilles mais n’entendent pas,
un nez mais ne sentent pas,
7 à elles des mains qui ne touchent pas,
à elles des pieds qui n’avancent pas,
pas un son ne sort de leur gosier.
8 Qu’ils deviennent comme elles,
tous ceux qui les font,
ceux qui mettent leur confiance en elles.

Le verset 4 fait la transition entre le v. 3 et la suite : il oppose au Dieu transcendant, à la puissance de celui qui a fait les cieux et fait ce qui lui plait, les idoles de métal faites par l’homme et, en même temps, ouvre le thème des idoles, sujet des versets 5 à 8.
La suite est construite sur un schéma répétitif : les idoles ont un organe mais il ne sert à rien; le psalmiste passe en revue sept organes : la bouche, les yeux, les oreilles, le nez, les mains et les pieds et termine en revenant au gosier pour former comme une inclusion. Les idoles non seulement parlent pas mais ne peuvent même pas, comme le ferait une bête, émettre le moindre cri.
Le verset 8 est une imprécation, une formule de malédiction prononcée par l’assemblée qui vise moins les païens que les participants eux-mêmes, chacun faisant le serment de renoncer aux idoles en appelant sur lui, comme châtiment, le sort de ces idoles, s’il mettait en elles sa confiance : qu’il devienne comme une idole, sourd, muet, aveugle, paralysé, un mort spirituel.
Ce passage du psaume est dans la ligne de la deuxième des Dix Paroles (ou commandements) qui ordonne (Exode 3-6) : Tu n’auras pas d’autre Dieu face à moi. Tu ne te feras pas d’idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur la terre ici-bas ou sous la terre. Tu ne prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas, car c’est moi le Seigneur, ton Dieu. De nombreux textes des prophètes reprennent cette interdiction et dénoncent l’impuissance des idoles. Citons seulement Jérémie 10,1-5 dont voici un extrait Ces Idoles sont comme un épouvantail dans un champ de concombres. Et elles ne parlent pas, on les porte et les emporte, car elles ne marchent pas (10,5), Isaïe 46,1-7 ou encore le texte appelé Lettre de Jérémie.
Cet interdit devait être difficile à respecter pour un peuple exilé, n’ayant plus de temple, au milieu d’une ville où les sanctuaires étaient nombreux, où chaque foyer avait son idole. La cérémonie liturgique au cours de laquelle le psaume était probablement chanté était l’occasion de rappeler ce commandement, de ranimer la foi des fidèles. Marina Mannati"(n5) suppose que c’était une cérémonie de renouvellement de l’Alliance, du type de celle qui est décrite en Josué 24 dont nous pouvons lire les versets 14 à 21. M. Mannati imagine que les versets 5 à 8 du psaume étaient chantés en chœurs alternés, les uns lançant Elles ont une bouche et les autres répondant mais ne parlent pas ! et ainsi de suite jusqu’à fin de 7, puis tous ensemble prononçaient la formule d’imprécation du verset 8.

9 Israël ! Mets ta confiance dans le Seigneur :
leur aide et leur bouclier, c’est lui !
10 Maison d’Aaron ! Mets ta confiance dans le Seigneur :
leur aide et leur bouclier, c’est lui !
11 Vous qui craignez le Seigneur ! Mettez votre confiance en lui :
leur aide et leur bouclier, c’est lui !

Les versets consacrés aux idoles se terminaient par une malédiction contre ceux qui mettent leur confiance dans les idoles, le même verbe est repris par le célébrant pour inviter l’assemblée Mets ta confiance dans le Seigneur. Mettre sa confiance traduit le verbe hébreu ‘’batah’’, une racine dont le sens originel est ‘’s’allonger, se reposer sur’’ et qui exprime plus la disposition subjective de confiance en quelqu’un que la foi - la traduction choisie par le psautier liturgique - car la foi implique l’intelligence et la volonté autant et plus que le sentiment ."(n6)
Trois groupes sont invités à se fier au Seigneur : tous les fils d’Israël, ensuite la Maison d’Aaron qui comprend les prêtres et lévites, puis ceux qui craignent le Seigneur, c'est-à-dire les convertis au judaïsme, qui se joignent à Israël pour faire confiance au Seigneur. Ces versets étaient probablement dialogués comme les précédents.

12 Que le Seigneur se souvienne de nous et nous bénisse !
Qu’il bénisse la maison d’Israël !
Qu’il bénisse la maison d’Aaron !
13 Qu’il bénisse ceux qui craignent le Seigneur !
Qu’il bénisse les petits comme les grands !

Le prêtre qui préside la cérémonie demande que le Seigneur se souvienne de son peuple, qu’il jette un regard favorable sur ceux qui viennent de lui redire leur fidélité dans l’Alliance et qu’il les bénisse, c'est-à-dire les comble de ses bontés. Et chacun des groupes évoqués plus haut, Israël tout entier, les prêtres et les craignant Dieu, répond en demandant la bénédiction ; la mention des petits et des grands concerne les trois groupes et c’est une manière de désigner la totalité qui apparaît à plusieurs reprises chez Jérémie (6,13. 16,6. 31,34.).

14 Que le Seigneur multiplie ses bienfaits sur vous,
sur vous et sur vos enfants !
15 Soyez bénis par le Seigneur qui a fait le ciel et la terre !

La bénédiction apporte une abondance de biens, elle les augmente et les multiplie comme le disait Moïse en Deutéronome 1, 11 Que le Seigneur, le Dieu de vos pères, vous multiplie encore mille fois plus et qu’il vous bénisse comme il l’a promis.
Le Seigneur a fait le ciel et la terre dit le v. 15 ; le verbe faire est en hébreu au participe présent pour faire comprendre que le Seigneur a créé le ciel et la terre à l’origine et poursuit son oeuvre comme le dit la première des Dix-huit Bénédictions à la synagogue, lui ‘’qui renouvelle chaque jour, inlassablement l’œuvre de la création’’. La bénédiction de ce Dieu tout puissant et sans cesse agissant a une force sans limite.

16 Les cieux des cieux sont au Seigneur
mais la terre, il l’a donnée aux fils d’Adam.
17 Les morts ne louent pas le Seigneur
eux qui tous descendent au silence.
18 Mais nous, les vivants, nous bénissons Yah,
dès maintenant et pour toujours.

Le début du v. 16 commence par une répétition du mot ‘’cieux’’ (shamaym en hébreu), répétition souvent considérée comme un tour poétique et traduite ainsi : Les cieux, les cieux sont au Seigneur, ce qui implique une brève pause entre les deux mots ‘’cieux’’. Les massorètes, les grammairiens qui ont ponctué et vocalisé le texte hébreu de l’Ecriture, ont au contraire lié les deux mots cieux, et il faut alors, comme dans la traduction proposée ci-dessus, traiter le second comme le complément de nom du premier : Les cieux des cieux sont au Seigneur. Le psaume qui parlait au verset précédent du ciel créé passe donc aux cieux de la transcendance, au domaine divin.
De même en 16b le poète passe de la terre cosmique à la terre comme dépôt confié aux hommes, comme travail à accomplir, en harmonie avec la désignation des hommes par l’expression les fils d’Adam dans le texte hébreu.
Après les cieux puis la terre, le psaume descend au dessous de la terre au séjour des morts, les morts qui ne peuvent plus louer Dieu et sont condamnés au silence. Ce silence des morts est souvent invoqué dans les psaumes de supplication comme un argument pour demander la vie et le salut. Ainsi en 6, 6 Car chez les morts on ne prononce pas ton nom, au shéol qui te rend grâce ? Et en 30,10 Que gagnes-tu à mon sang et à ma descente à la fosse ? La poussière peut-elle te rendre grâce ? Proclame-t-elle ta fidélité ? Cependant le silence du shéol n’intervient pas ici dans un plaidoyer pour le salut, il souligne, semble-t-il, en lien avec le verset précédent, la vraie raison du don de la terre : la tâche des hommes est de louer Dieu, ce que les morts sous la terre, comme aussi les morts spirituels, les adorateurs des idoles dont parlait le v. 8, ne peuvent plus faire.
Mais nous, nous qui sommes les vivants (ce mot n’est pas dans le texte hébreu mais figure dans la Septante), les vivants dans tous les sens du mot, nous bénissons Yah, nous le louons car, en s’adressant à Dieu, bénir est louer. ‘’Nous’’ désigne la communauté des vivants qui loue aujourd’hui, et nous poursuivrons notre louange toute notre vie. Après nous, la louange se poursuivra de génération en génération.
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n1 Une collection publiée aux USA qui présente les textes bibliques avec des commentaires tirés des sources rabbiniques (Talmud, midrash…). Certains volumes sont traduits en français et présentés par les Éditions Colbo, 3 rue Richer 75009.
n2 Il faut laisser aux éléments le temps de comprendre et surtout ne pas traduire comme le psautier liturgique : Juda fut pour Dieu un sanctuaire.
n3 Robert Michaud : Les Psaumes p. 751, Éditions Paulines 1993.
n4 Jean Pierre Jossua : Mon amour vient à moi, Cerf 1996.
n5 Cahiers Evangile 13 : Pour prier avec les psaumes, pages 50-54.
n6 Voir l’excellent Cahier Evangile 71, Petit dictionnaire des psaumes, de J. P. Prévost.

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