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La liberté constitue l'un des thèmes majeurs de la philosophie occidentale et de la théologie chrétienne ; il faudrait même ajouter : l'un de ses thèmes les plus ardus.
Je vais traiter cette question en théologien moraliste. Comme vous le savez, le moraliste s'intéresse aux actes humains. Pour le théologien moraliste, la vie morale est une démarche. La création de chaque personne humaine à l'image divine et son appel à la ressemblance en constituent le point de départ, la vie bienheureuse, l'horizon. Pour se diriger, l'être humain jouit de deux capacités essentielles - correspondant aux deux puissances spirituelles de l'âme dans l'anthropologie de Saint Thomas d'Aquin et de la scolastique - celle de se déterminer à partir de lui-même, avec la volonté, et celle de juger la valeur morale des actes volontaires, avec la conscience.
Pour que ses choix et ses actes offrent une valeur morale, autrement dit pour que le sujet soit responsable de ce qu'il fait, il est nécessaire que ses décisions soient libres et éclairées. Eclairées, elles le sont par la raison et la conscience morale. Ce soir, nous posons la question de la liberté, ou encore de la responsabilité morale : l'homme libre est celui qui répond de ses actes et de ses attitudes.
Le thème de la liberté est très vaste. Je tirerai le plan de mon exposé d'une longue citation de la constitution conciliaire Gaudium et Spes au n°17. Bien que cette constitution ne se présente pas comme un traité d'anthropologie morale, elle se risque à définir et illustrer les principales notions qui la constituent. Elle consacre un numéro entier au thème de la liberté humaine :
" C'est toujours librement que l'homme se tourne vers le bien. Cette liberté, nos contemporains l'estiment grandement et ils la poursuivent avec ardeur. Et ils ont raison. Souvent cependant, ils la chérissent d'une manière qui n'est pas droite, comme la licence de faire n'importe quoi, pourvu que cela plaise, même le mal. Mais la vraie liberté est en l'homme un signe privilégié de l'image divine. Car Dieu a voulu le laisser à son propre conseil (Si 15,14) pour qu'il puisse chercher de lui-même son Créateur et, adhérant librement à lui, s'achever ainsi dans une bienheureuse plénitude. La dignité de l'homme exige donc de lui qu'il agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle et non sous le seul effet de poussées instinctives ou d'une contrainte extérieure. L'homme parvient à cette dignité lorsque, se délivrant de toute servitude des passions, par le choix libre du bien, il marche vers sa destinée et prend soin de s'en procurer réellement les moyens par son ingéniosité. Ce n'est toutefois que par le recours de la grâce divine que la liberté humaine, blessée par le péché, peut s'ordonner à Dieu d'une manière effective et intégrale. Et chacun devra rendre compte de sa propre vie devant le tribunal de Dieu, selon le bien ou le mal accomplis (2 Co. 5,10) ".
Comme le dit le texte, il ne faut pas confondre " la licence de faire n'importe quoi " avec " la vraie liberté ".
Il existe donc une liberté vraie, conforme à la dignité de la personne humaine. Gaudium et Spes lui reconnaît trois caractéristiques :
- elle est un " signe privilégié " de l'image divine en l'homme ;
- elle exprime une sorte de confiance de la part de Dieu, puisqu'il " remet l'homme à son propre conseil " ;
- elle implique nécessairement un combat contre toutes sortes d'entraves, extérieures et intérieures, car il n'y a pas de liberté sans libération.
Avant de développer ces caractéristiques, un effort de clarification s'impose : qu'est-ce que la liberté ?
En réalité, peu de notions sont aussi rebelles à la définition. " Liberté " c'est un mot magique qui soulève et transporte, un mot acclamé dans les circonstances les plus diverses, un mot mystérieux avec ce qu'il renferme d'élan et de lutte, d'espoir et de sacrifice. C'est enfin un mot compliqué, parce qu'il supporte des définitions diverses et parfois opposées.
Ni la philosophie ni la théologie ne nous donnent une définition de la liberté.
Pour ne pas vous laisser sur votre faim, je vous livre la définition d'Epictète : " est libre celui qui vit comme il veut, qu'on ne peut ni contraindre ni empêcher ni forcer, dont les volontés sont sans obstacles, dont les désirs atteignent leur but, dont les aversions ne rencontrent pas l'objet détesté ". Cette définition toute stoïcienne est la plus complète de celles qui furent jamais avancées.
Le Petit Robert définit la liberté au sens large comme " l'état de ce qui ne subit pas de contrainte " et au sens philosophique et psychologique comme " le caractère indéterminé de la volonté humaine ;
libre arbitre " .(n.1)
Nous pouvons donc retenir qu'au sens large, la liberté se définit sous la forme négative comme étant l'absence de contrainte, de dépendance, et que finalement " est libre celui qui devient maître de soi ". Cette définition positive, le théologien l'accepte aisément.
I) La liberté est un signe privilégié de l'image divine
Le Concile Vatican II en est revenu à la vieille intuition des Pères de l'Eglise, selon laquelle la création à l'image de Dieu constituait le fondement de l'anthropologie chrétienne. A l'instar des autres composantes de la nature humaine, la liberté trouve donc en elle sa source.
a) Pourquoi la liberté serait-elle un signe privilégié de cette image, et d'où lui viendrait un tel privilège ?
La conscience pourrait mériter une qualification semblable, elle que l'on appelle " étincelle divine ". La raison jouit d'une dignité comparable, puisqu'elle participe à la raison divine elle-même et s'élève jusqu'à la connaissance de la sagesse de Dieu. Quant à l'âme, elle a été présentée par des Pères comme le lieu par excellence de l'image divine en l'homme. En réalité, si la liberté est dite signe privilégié, ce n'est pas seulement en raison de la grande estime que lui voue nos contemporains, ce n'est même pas parce qu'elle est devenue l'emblème de la modernité, c'est en fonction du rôle essentiel qu'elle joue dans l'économie du salut. La liberté est une nécessité de cette économie.
b) Deux arguments dits de convenance peuvent être avancés.
En premier lieu, la liberté constitue la clé d'entrée dans le mystère de l'homme. De deux choses l'une, en effet : ou bien l'être humain est soumis au régime de la nécessité, comme les autres vivants, et on ne voit plus pourquoi il invoquerait une supériorité naturelle et une dignité intrinsèque de la personne ; ou bien, il jouit d'une liberté foncière qui le rend acteur de l'histoire.
En second lieu, la liberté appartient à ce qu'il faudrait appeler la logique de l'économie du salut. Si l'homme est créé à l'image d'un Dieu souverainement libre, il doit pouvoir jouir de la même liberté, mais accordée à sa condition. Si Dieu ne le sauve pas malgré lui, selon un adage patristique, il faut supposer qu'il existe en l'homme une capacité de réponse et de collaboration relevant de la liberté.
c) Dieu est amour. Il a créé l'homme par amour, il l'a rendu capable d'aimer à son tour. L'économie du salut se ramène finalement à la question posée par Jésus à Pierre : " M'aimes-tu plus que ceux-ci ? " Or, l'expérience humaine enseigne qu'il n'y a pas d'amour sans choix, donc sans liberté. L'amour se propose, il ne s'impose jamais. Dieu attend de notre part la réponse faite par Pierre :
" Oui, Seigneur,
tu sais bien que je t'aime." (n.2) La liberté humaine est ainsi la condition de la vérité de cette réponse. Sans elle, le salut ne serait qu'un leurre. Quel serait le sens de notre choix s'il ne procédait pas de notre liberté ? Celui qui nous a créé à son image, donc capable d'aimer, ne pouvait pas nous rendre autrement que libres.
d) Dès lors,
il ne saurait y avoir, malgré les apparences peut-être,
de "scandale de la liberté". Que l'homme risque sa vie, et puisse donc se perdre, à cause d'elle, ne retire rien à cette attestation de la foi chrétienne : la liberté est une condition de l'amour. Dans un passage magnifique, Bernanos illustre bien cette perception scandaleuse, mais aussi son retournement : " Le scandale de l'univers n'est pas la souffrance, c'est la liberté ? Dieu a fait libre sa création, voilà le scandale des scandales, car tous les autres procèdent de lui (…) Il y a en ce moment, dans le monde, au fond de quelque église, ou même dans une maison, ou encore au tournant d'un chemin, tel pauvre homme qui joint les mains et du fond de sa misère, sans bien savoir ce qu'il dit, ou sans rien dire, remercie le bon Dieu de l'avoir fait libre, de l'avoir fait capable d'aimer. Il y a quelque part ailleurs, je ne sais où, une mère qui cache pour la dernière fois son visage au creux d'une poitrine qui ne battra plus, une mère près de son enfant qui offre à Dieu le gémissement d'une résignation exténuée, comme si la Voix qui a jeté les soleils dans l'étendue venait de lui murmurer à l'oreille : " pardonne-moi.
Un jour tu sauras, tu comprendras, tu me rendras grâce. Mais maintenant ce que j'attends de toi c'est ton pardon, pardonne ". Ceux-là, cette femme harassée, ce pauvre homme, se trouvent au cœur du mystère, au cœur de la Création universelle et dans le secret même de Dieu. Que vous dire ? Ce que ces gens-là ont compris, ils l'ont compris par un mouvement profond et irrésistible de l'âme qui engageait à fond toute leur nature…. Oui, au moment où cet homme, cette femme acceptaient leur destin, s'acceptaient eux-mêmes, humblement -
le mystère de la Création s'accomplissait en eux,
tandis qu'ils couraient ainsi sans le savoir tout le risque de leur
dignité humaine ". (n.3)
II) Dieu " remet l'homme à son propre conseil "
Il y a là comme une preuve de l'extraordinaire confiance de Dieu envers l'homme : cette image faite avec amour se trouve remise entre les mains de l'homme. L'homme est confié à lui-même ; pour reprendre une expression des Pères, il devient à lui-même sa propre Providence.
" Ne dis pas : " c'est le Seigneur qui m'a fait pécher ", car il ne fait pas ce qu'il a en horreur…. C'est lui qui au commencement a fait l'homme et l'a remis à son propre conseil…. Devant toi il a mis le feu et l'eau, selon ton désir étends la main. Devant les hommes sont la vie et la mort, à leur gré
l'une ou l'autre leur est donnée." (n.4)
Dans le premier récit de la création, Dieu confiait à l'homme l'ensemble de la création visible ; dès les débuts, il l'a placé lui-même sous sa propre sauvegarde, à l'image de ce Maître qui, à la veille d'un très long voyage, remet toute sa fortune à ses intendants. En Mt 25, 14-30, l'évangéliste ne fournit aucune raison du départ du Maître. Le sens premier de la parabole reste évidemment un appel à la vigilance de la part des disciples qui doivent attendre le retour du Christ. La grande fresque eschatologique du jugement dernier suit d'ailleurs ce passage. Ne serait-il pas concevable d'interpréter également ce dernier comme illustrant la délicatesse d'un maître qui préfère s'absenter, afin de laisser à la créature, faite à son image, la liberté nécessaire pour que chacun fasse fructifier ses talents et que tous aménagent la création comme il leur semble ?
Nous sommes donc en mesure de préciser maintenant le statut théologique de la liberté dans la condition humaine à partir de quatre thèses présentées dans le catéchisme de l'Eglise catholique :
- La liberté trouve son origine dans la création à l'image : en créant un homme raisonnable, Dieu lui confère l'initiative et la maîtrise de ses actes.
- La liberté est finalisée par la béatitude promise, puisque c'est en posant des actes libres que l'homme perd ou gagne sa béatitude.
- La liberté est la condition de toute responsabilité humaine : " la liberté rend l'homme responsable de ses actes dans la mesure où ils sont volontaires " (CEC 1734) . Sans liberté, il n'y a pas de responsabilité.
- La liberté ne connaît sa condition véritable que replacée dans l'économie du salut. Créée finie et faillible, elle a choisi de s'aliéner dans le péché : " l'histoire de l'humanité, depuis ses origines, témoigne des malheurs et des oppressions nées du cœur de l'homme, par suite du mauvais usage de la liberté " (CEC 1739). Elle a donc besoin de la grâce du Christ : " …. Plus nous sommes dociles aux impulsions de la grâce, plus s'accroissent notre liberté intime et notre assurance dans les épreuves, comme devant les pressions et les contraintes du monde extérieur " (CEC 1742). Comme l'explique saint Paul : 'C'est pour la liberté que le Christ nous a libérés " (Gal 5,1).
" Disons donc qu'il y a trois libertés, écrivait saint Bernard. La première est une liberté de nature, la deuxième est une liberté de grâce, la troisième est une liberté de vie et de gloire. En effet, nous avons d'abord été façonnés avec une libre volonté et une volontaire liberté, afin d'être pour Dieu une noble créature. Ensuite, nous avons été réformés de manière à recouvrer l'innocence, afin d'être dans le Christ une créature nouvelle. Enfin, nous sommes exhaussés jusqu'à la gloire, pour être dans l'Esprit une créature parfaite. La première liberté contient donc un grand honneur, la deuxième une vertu extrême,
et la dernière le comble du bonheur ". (n.5)
III) La liberté reste une propriété simplement humaine
Le christianisme n'a jamais prétendu que, bien qu'étant un signe privilégié de l'image divine, la liberté jouissait d'un statut à part, la mettant comme au-dessus de la condition humaine. Elle n'est pas un apanage divin, confiée aux mortels raisonnables ; elle reste une propriété simplement humaine. L'homme n'est pas liberté, il est libre, c'est-à-dire, capable de liberté. Celle-ci n'est donc pas infinie, mais liées aux heurs et malheurs de la condition humaine.
1) Liberté et dignité
La pensée chrétienne et la pensée séculière s'accordent sur un point : la liberté découle de la dignité de la personne humaine. Rêvée et même idéalisée, à la fois fragile et précieuse, ou plutôt précieuse parce que fragile, cette dignité occupe le centre de la conscience moderne.
Tandis que la Déclaration des Droits de l'Homme affirmait que : " la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine… constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde ", quelques vingt ans plus tard, le Concile Vatican II se réjouissait de constater qu'au nom de cette même dignité, de nombreux contemporains " revendiquent pour l'homme la possibilité d'agir en vertu de ses propres options et en toute responsabilité ; non pas sous la pression d'une contrainte, mais guidé par la conscience de son devoir " (Déclaration Dignitatis Humanae, 1).
Toutefois, la notion de dignité se prête à des interprétations diverses. La pensée séculière lui donne la force d'un consensus. Puisque l'éthique, assure-t-elle, ne peut plus se fonder sur autre chose que sur elle-même, convenons, comme d'un point de départ nécessaire, que les humains jouissent d'une valeur primordiale qui leur permet de vivre en société sur un pied d'égalité, et de se respecter les uns les autres. La pensée chrétienne, elle, perçoit dans la dignité un reflet de la gloire divine qui brille en tout homme et, faisant de lui une icône, lui permet de cheminer entre deux infinis. A partir de ces deux approches, se dégagent deux logiques de la liberté : le souci de l'émancipation poussé jusqu'à l'indépendance, la quête de l'amour poussée jusqu'à la soumission. Il serait trop simple de dire qu'elles s'opposent, il serait trop naïf de croire qu'elles convergent.
Il faut, en quelque sorte, que l'homme se montre à la hauteur de sa propre dignité. Il le fait quand il pose des actes libres qui lui permettent de se développer et de tendre à sa perfection. C'est ainsi qu'il devient un sujet responsable et répond à l'appel à l'imiter que Dieu place au cœur de toute créature à son image.
2) La liberté et la loi morale
La liberté humaine n'est pas souveraine et ne se donne pas à elle-même son propre commencement.
Dans le récit de la Création, Dieu dit à l'homme : " Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais à l'arbre de la connaissance du bien et du mal,
tu ne toucheras pas." (n.6) Le récit biblique livre un double enseignement. Il montre d'abord que la liberté humaine n'est pas illimitée et qu'elle bute sur des interdits. Il explique ensuite que ces interdits ne procèdent pas d'un quelconque arbitraire divin : Dieu ne se méfie pas de l'homme et ne cherche pas à protéger sa tout-puissance.
" Dieu qui seul est bon connaît parfaitement ce qui est bon pour l'homme en vertu de son amour même, il le lui propose dans les commandements " (VS 35).
La loi morale trouve alors sa pleine justification. Certes, elle reste une limite et la volonté humaine trouvera maintes occasions de regimber contre elle. De fait, si la loi n'était que la manifestation de la volonté divine, elle pourrait être ressentie comme arbitraire. En revanche, si la loi morale est l'expression du bien, elle correspond à ce qu'on pourrait appeler le cœur de la liberté, puisque la volonté humaine est définie comme un " affectus ", une inclination au bien, une aspiration à le posséder.
" La loi de Dieu n'atténue donc pas la liberté de l'homme et encore moins ne l'élimine ; au contraire, elle la protège et la promeut " (Veritatis Splendor 35)
L'obéissance ne constitue pas une violence faite à la liberté, mais répond au contraire à l'inclination de la volonté à remplir, conformément à sa nature, les préceptes de la loi morale. Cette volonté créée n'étant pas à elle-même sa propre loi, il revient à la loi morale de la guider vers les biens qui lui conviennent. En ce sens, l'obéissance apparaît comme l'attitude fondamentale du sujet éthique.
Les propos qui précèdent ne sont recevables que si l'on entre dans une vision sapientielle de la morale. Or pour nos contemporains, cette vision est incompréhensible. On connaît la prétendue mentalité d'esclave souvent attribuée au chrétien.
En faisant de la liberté un commencement absolu, certains courants assurent que la liberté peut créer elle-même les valeurs dont elle a besoin. Elle jouirait alors d'une sorte de primauté sur la vérité elle-même. Ces convictions caractérisent en particulier les tenants de l'éthique procédurale. En suivant une procédure démocratique, les responsables en charge d'un groupe social parviennent à choisir - primat de la liberté - une norme éthique qui deviendra la règle pour le groupe.
Dans une perspective néo-kantienne, des théologiens protestants et catholiques, notamment aux USA et en Allemagne, prônent une morale de l'autonomie. Par le libre usage de sa conscience, l'homme serait capable d'énoncer par lui-même les normes qui régiront sa vie morale. Ces courants dénoncent une forme d'hétéronomie dans l'obéissance demandée aux chrétiens envers les lois morales rappelées par le magistère.
" La liberté de l'homme et la loi de Dieu se rejoignent et sont appelées à s'interpénétrer, c'est-à-dire qu'il s'agit de l'obéissance libre de la part de l'homme à Dieu et de la bienveillance gratuite de Dieu envers l'homme. Par conséquent, l'obéissance à Dieu n'est pas, comme le croient certains, une hétéronomie, comme si la vie morale était soumise à la volonté d'une toute-puissance absolue, extérieure à l'homme et contraire à l'affirmation de sa liberté….. Certains parlent, à juste titre, de théonomie, ou de théonomie participée, parce que l'obéissance libre de l'homme à la loi de Dieu implique effectivement la participation de la raison et de la volonté humaine à la sagesse et à la providence de Dieu " (VS 41).
Si le libre-arbitre procède de la volonté et de l'intelligence, ni le bien (pour la première), ni la vérité (pour la seconde) ne sont des réalités totalement extérieures à l'homme. Ainsi, la liberté trouve dans la vérité la lumière qui lui indique la route à suivre, et dans le bien la force de s'y maintenir.
L'homme atteint la vérité profonde de son être en agissant moralement bien. L'agir moral doit être profondément vrai, c'est-à-dire qu'il doit correspondre à la vérité de la personne humaine, aux exigences de sa nature raisonnable, à la conception créatrice de Dieu.
3) Les combats de la liberté
" L'homme parvient à cette dignité lorsque, se délivrant de toute servitude des passions, par le choix libre du bien, il marche vers sa destinée et prend soin de s'en procurer réellement les moyens par son ingéniosité ". La constitution conciliaire explique ainsi que, si la liberté humaine est une capacité native, elle demande à être forgée, éduquée, protégée et développée pour atteindre sa pleine stature humaine. Elle implique donc un effort constant, une œuvre de construction qui dure toute la vie, un combat permanent contre ce qui la met en péril. Nous disons que la liberté humaine est agonique - en son premier sens étymologique de lutte.
La liberté est toujours une libération. Le combat contre les obstacles se divise en deux, selon que les menaces sont extérieures ou intérieures.
La libération extérieure revêt des formes diverses : politique, quand il s'agit de réduire l'oppression et la violence publiques, économique, afin que chacun puisse gagner sa vie et posséder ce qui lui est nécessaires, culturelle, lorsque la liberté de pensée et d'expression se trouve menacée par les conformismes sociaux et les idéologies dominantes ; etc….
La meilleure protection de la liberté personnelle réside dans la promotion des droits de l'homme. Ces droits, dits naturels en ce qu'ils qualifient la personne avant toute reconnaissance sociale, ont donné naissance aux libertés publiques, écloses au fil des siècles : liberté de pensée, d'expression, de religion, d'associations, de circulation, de participation à la vie politique. La liste ne saurait être close. Ces libertés désignent des situations juridiques légales et réglementaires dans lesquelles l'individu se voit reconnaître le droit d'agir - ou de s'abstenir d'agir - sans contrainte, dans le cadre des limites fixées par le droit positif et, éventuellement, déterminées sous le contrôle du juge.
Dans les années 1960, le courant de la théologie de la libération prit naissance en Amérique Latine (Comblin, Guttierez, Boff). Il devait se diversifier par la suite, au point qu'il est préférable aujourd'hui d'utiliser le pluriel, et de parler des théologies de la libération.
S'appuyant sur l'Exode, les théologies de la libération ont en commun de croire que le salut passe par la disparition des injustices et la construction d'une société plus juste. En revanche, si certaines ont préconisé la destruction du capitalisme, et ont adopté le primat marxiste de la " praxis ", d'autres se sont ralliées à l'utopie d'une société sans classe, d'autres encore ont vu dans la sécularisation de la société la libération de toute entrave et manifesté un goût très prononcé pour la modernité.
Les théologies de la libération firent l'objet de deux mises au point du Saint Siège, mais plusieurs de leurs thèmes comme " la préférence pour les pauvres " furent repris dans l'encyclique Sollicitudo Rei Socialis (1988).
4) Liberté et maîtrise de soi
Nous venons de rappeler brièvement les formes collectives prises par les combats de libération ; il reste que l'individu se trouve seul pour affronter les combats requis par le développement de sa propre liberté. Personne ne pourra le faire à sa place.
a) La dignité de la personne exige qu'elle parvienne à une liberté de pensée réelle, autrement dit qu'elle pense par elle-même. Ce combat suppose une résistance aux conformismes des modes de vie, à la facilité du " prêt-à-penser ", au terrorisme du " publiquement correct ", et surtout à la pression exercée, souvent de manière insidieuse, par ceux qui nous laissent croire que nous pensons par nous-mêmes ; alors qu'ils ont distillé dans nos esprits les idées, les images et jusqu'aux mots que nous employons.
b) La liberté personnelle passe par une éducation de la conscience et de l'intelligence. La personne, par exemple, devra échapper à la séduction que peuvent exercer sur elle les contrefaçons de la liberté, comme le libertinage, ou la licence de faire ce qu'elle veut, même le mal.
c) C'est ici qu'intervient le travail des vertus qui humanisent l'homme. J'en cite quelques unes : la prudence, la force, la tempérance, la justice…
d) Ces conflits intérieurs proviennent de plusieurs sources. La plus importante, en tout cas celle qui a été le plus souvent mentionnée, est celle venant des passions. Qui gouverne en nous-mêmes ? Ce ne sont pas les passions en tant que telles qu'il faudrait récuser et tenir à distance. Après tout, elles ne sont que des énergies, impétueuses et bouillonnantes, dont il s'agit d'utiliser la force. Vouloir les supprimer reviendrait à nous priver de toute chair, de toute humanité. Le problème réside ailleurs. Comment choisir entre ses passions, puisqu'elles sont diverses et contraires ? Comment les dominer et les employer à la construction de soi-même ? Ou bien, en effet, nous les maîtrisons, ou bien nous nous laissons dominer par elles. Ou bien nous nous en servons, ou bien elles nous asservissent.
La puissance qu'elles dégagent comporte dans son impétuosité les volontés trop hésitantes et les résolutions mal assurées. " Nos désirs sont comme des enfants, notait un sage de la vieille Chine, plus on leur cède, plus ils deviennent exigeants ". " Prisonniers de notre corps, de ses désirs et de ses habitudes, victimes de notre propre faiblesse, nous nous retrouvons réduits au plus terrible des esclavages, puisque nous transportons en tout lieu notre maître avec nous, à l'intérieur de nous-mêmes. Les âmes déchirées sont malheureuses.
Quel malheur de subir son corps !" (n.7) , mais quelle liberté quand l'individu vit en paix avec lui-même et se gouverne, non pas comme un tyran, à la cravache et à " coup de volonté ", mais comme un ami patient et avisé.
e) On a souligné avec raison que la maîtrise de soi-même passait par ces moyens traditionnels que sont l'ascèse, la lutte contre le mal et le développement des vertus, à quoi la tradition chrétienne a ajouté la prière et la pratique des sacrements. On n'a peut-être pas suffisamment noté que le premier acte de cette maîtrise consistait en une acceptation de soi-même. Il s'agit, en fait, d'un acte d'humilité.
Nous n'avons rien choisi de nous-mêmes, ni notre famille, ni notre hérédité, ni notre culture, ni plusieurs des traits de notre caractère ; peut-être portons-nous des failles redoutables qui, à certaines heures, nous inclineraient à désespérer de notre propre existence… Cet être que nous découvrons au fil des ans, jamais en totalité cependant, car il continuera de nous surprendre, et que nous n'avons pas choisi, nous a été confié, en réalité, comme quelque chose de précieux, puisque ce don vient de Dieu, et d'aimable, car Dieu l'a aimé déjà au point de lui conférer la vie. Il faut donc l'accepter à notre tour, tel qu'il est, et l'apprivoiser, le faire grandir, et devenir un ami. Si nous ne nous sommes pas choisis nous-mêmes, la liberté nous impose de choisir notre vie…..
4) Le prix de la liberté
Le prix de la liberté est que l'homme doit toujours être prêt à répondre de soi-même. Autrement dit, il doit être responsable de ses actes. Evoquer la responsabilité personnelle implique donc que soient abordées deux questions. La première qui traite de l'imputabilité des actes. La seconde traitera de l'enfantement de l'homme par lui-même, ou de ce que l'on appelle " la construction de soi ".
1) L'imputabilité des actes
Apprendre à répondre " me voici ! " ; ainsi commence le métier d'homme. La responsabilité nous fait naître à nous-mêmes. " Qu'as-tu fait de ton prochain ? " : depuis Caïn jusqu'à la scène finale du jugement, la question traverse la Bible de part en part. Elle traverse aussi l'histoire de chacun d'entre nous. Car mon premier prochain, celui dont je suis le plus immédiatement responsable, et à propos duquel j'aurai des comptes à rendre, c'est moi-même.
Ainsi, la responsabilité pose la toute première des questions morales, celle de l'identité. Le vieux Talmud de Babylone l'avait déjà observé : " si je ne réponds pas de moi, qui pourra répondre de moi ? Mais si je ne réponds pas de moi, suis-je encore moi ? "
La connaissance de soi et plus encore la paternité de soi envers soi-même est la seule ouverture, sur l'infini d'autrui. Ce n'est que par le singulier que l'on embrasse l'universel.
La présence à soi est donc la première tâche de l'éducation morale. Quoi de plus difficile ? " Ce n'est pas moi ! " : rappelons-nous quand nous étions petits . Ce n'est pas moi qui l'ai fait ; puis, devant l'évidence : " Je ne l'ai pas fait exprès ! "
L'éducation morale consiste à attribuer inlassablement ses actes à un sujet. Ainsi se construit notre personnalité.
L'acte humain apparaît alors comme un condensé de la personne, certes partiel et provisoire, mais authentique. Bien sûr la personne restera toujours plus grande que lui, mais dans un acte conscient et librement voulu, elle se dévoile et s'expose. Elle prend le risque d'être reconnue par l'autre et de se soumettre à son jugement.
Dès lors, l'imputabilité consistera à vérifier le lien de paternité existant entre l'acte et son agent. La liberté rend l'homme responsable de ses actes.
" L'Imputabilité et la responsabilité d'une action peuvent être diminuées, voire supprimées par l'ignorance, l'inadvertance, la violence, la crainte, les habitudes, les affections immodérées et d'autres facteurs psychiques ou sociaux " (CEC 1735)
" La liberté fait de l'homme un sujet moral. Quand il agit de manière délibérée, l'homme est pour ainsi dire, le père de ses actes " (CEC 1749)
2) l'enfantement de l'homme par sa liberté
La notion d'enfantement de l'homme envers ses propres actes, grâce à sa liberté, incite à aller plus loin.
Dans sa vie de Moïse, Grégoire de Nysse démontre que tous les humains se trouvent en état de naissance continue : " Tous les êtres soumis au devenir ne demeurent jamais identiques à eux-mêmes. Ils passent sans cesse d'un état à l'autre et naissent continuellement….
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Mais ici la naissance ne vient pas d'une intervention étrangère : elle est le résultat d'un choix libre. Nous sommes ainsi, en un sens, nos propres parents, nous créant nous-mêmes tels que nous voulons être, et, par notre volonté, nous nous façonnons selon le modèle qui nous a attirés."
(n.8) Les actes humains font de nous des pères, mais aussi des fils.
Nous sommes des pères, car ces actes, nous les avons conçus, médités, ruminés, avant de les mettre au monde. Bons ou mauvais, ils resteront nôtres et nous aurons à revendiquer leur paternité jusqu'au bout, jusqu'au pied du trône où nous accueillera le juge.
Une fois lancés dans l'existence, les actes nous échappent et déploient leurs conséquences, sans nous. " Puis ils nous reviennent sous la forme de conséquences.
Ils nous interrogent sans cesse : " qu'as-tu fait ? Regarde-nous, reconnais-toi à travers nous ". En réinvestissant notre existence, ils façonnent et tissent en nous la trame d'un être, non pas exactement nouveau, mais changé, nous devenons ainsi fils de nos actes.
Cette reconnaissance des actes libres me différencie donc d'autrui et me permet de porter mon nom au grand jour : " c'est moi, c'est bien moi. " Je nais à ma liberté. Je revendique l'honneur d'avoir produit cet acte et d'être devenu ainsi un acteur de ce monde. Si l'acte est bon, j'en réclame le mérite, s'il est mauvais, je m'offrirai à la sanction et peut être au pardon.
Un principe moral peut être énoncé : la personne est responsable de ses actes, lorsqu'ils sont conscients et librement consentis. Les actes ne s'effacent jamais et Dieu, dans sa tout-puissance même, ne peut faire que ce qui a été ne soit plus. La réparation pourra éteindre la dette, le pardon annuler la culpabilité, mais la paternité subsiste toujours. Devant notre conscience, la responsabilité des actes est infinie, et chacun comparaîtra un jour, devant le trône du juge tel que le dessine l'évangile, entouré de ses actes comme notre progéniture.
La question de l'imputabilité des actes conduit ainsi à la notion de rétribution sur laquelle se termine la deuxième partie du texte conciliaire : " Chacun devra rendre compte de sa propre vie devant le tribunal de Dieu selon le bien ou le mal accompli. "
" Garcin : Je n'ai pas rêvé cet héroïsme. Je l'ai choisi. On est ce qu'on veut.
Inès : Prouve-le. Prouve que ce n'était qu'un rêve. Seuls les actes décident de ce qu'on a voulu.
Garcin : Je suis mort trop tôt. On ne m'a pas laissé le temps de faire mes actes.
Inès : On meurt toujours trop tôt - ou trop tard. Et cependant la vie est là, terminée ; le trait est tiré, il faut faire la somme.
Tu n'es rien d'autre que ta vie ". (n.9)
Je conclus, en disant que la liberté n'a pas de prix, elle est même une valeur sûre du christianisme. Chrétiens, nous connaissons l'issue de cette liberté. " Le Christ nous a libérés de l'esclavage du péché pour que nous devenions esclaves de la justice " (Rm 6,16-18). On pense avoir mal lu, mal entendu. Passe encore d'obéir, voire de se soumettre ; mais non, il n'y a rien à y faire : le mot d'esclave est marqué en toute lettre. La liberté ne connaît pas d'autres termes que celui de nous assujettir à la charité.
Il reste que cette soumission aimante a besoin d'être éclairée de l'intérieur. Ce rôle revient à la conscience. C'est un autre sujet.
1 Le mot libre-arbitre est de moins en moins utilisé de nos jours ; on le juge vieillot, on préfère parler de liberté ou de liberté personnelle. Cependant, il appartient au vocabulaire de la théologie morale, il s’écrit avec un trait d’union, il s’agit d’une expression technique (ce que ne fait pas le Petit Robert).
2 Jean 21, 15
3 G. Bernanos, La liberté pour quoi faire ?, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1972 (p 224-225)
4 Si 15, 11-17
5 Bernard de Clairvaux, de la grâce et du libre-arbitre, Paris, Cerf, coll. « Sources chrétiennes », 1993 (3,7)
6 Genèse 2,17
7 J.-L. Bruguès, les idées heureuses…. Conférences de carême.
8 Grégoire de Nysse, Vie de Moïse, II, 2-3, Paris, Cerf, coll. « Sources chrétiennes », n°1 ter, 1965 (p.197 et 109)
9 J.-P. Sartre, Huis clos, Théatre I, paris, Gallimard, 1947 (p. 179).