Conférences bibliques 2003-2004
Sommaire
" L'histoire de David "    (20)

LES DERNIERS JOURS DU ROI DAVID


Note: (les notes sont visibles dans le texte en y positionant la souris)

Juda et Israël se disputent David (19, 41- 44)

Il faut rappeler que, après la défaite et la mort d'Absalom, les dix tribus du nord, Israël au sens limité de ce nom, étaient prêtes à se rallier à David et discutaient du retour du roi (19,10-11). David, qui était pourtant informé de ce mouvement d'opinion en sa faveur, avait alors préféré se tourner vers ses frères de sang les plus proches, les hommes de la tribu de Juda (19, 12-15). Cette préférence donnée à Juda va maintenant perturber ses relations avec Israël.
David vient de passer le Jourdain et de prendre congé de Barzillaï, il va vers Guilgal, une localité située entre le fleuve et Jéricho, où douze pierres dressées rappelaient la traversée du Jourdain par les douze tribus au moment de l'entrée en Terre Promise (Josué 4, 20-24).
Pour cette nouvelle traversée du Jourdain, David s'est appuyé davantage sur Juda, les gens du sud, que sur Israël, les gens du nord : (41b) Tout le peuple de Juda et aussi la moitié du peuple d'Israël avaient fait passer le roi et cette prépondérance de Juda irrite Israël : (42) Mais voici que tous les gens d'Israël viennent vers le roi et disent au roi : "Pourquoi nos frères, les hommes de Juda, ont-ils volé le roi et ont-ils fait passer le Jourdain au roi et à sa maison ?" Les gens du nord demandent au roi pourquoi la tribu de Juda a volé c'est-à-dire accaparé le roi. Il aurait été normal que le roi fût accueilli à son retour par un groupe où les deux composantes du grand Israël auraient été représentées proportionnellement à leur importance numérique, dix tribus d'un côté, deux de l'autre. Les gens du nord interrogent et critiquent (car l'emploi de ''voler'' est une accusation) mais ne rompent pas les liens puisqu'ils parlent encore de leurs frères de Juda.
(43) Tous les hommes de Juda répliquèrent aux hommes d'Israël : "C'est que le roi m'est plus proche. Et pourquoi t'irriter de cela ? Avons-nous mangé quelque chose qui vienne du roi ? Nous a-t-il apporté quelque portion ?" Israël s'adressait au roi mais c'est Juda qui lui répond en invoquant ses liens de sang avec David. Et à son tour Israël répond directement à Juda sans s'occuper du roi : "J'ai dix fois parts sur le roi et même pour David je suis plus que toi. Pourquoi donc m'as-tu méprisé ? N'ai-je pas pris le premier la parole quand il s'est agi de ramener mon roi ?" Israël répond en disant qu'ils sont les plus nombreux et les premiers à avoir voulu rappeler le roi, ''mon roi'' disent-ils en manifestant ainsi leur attachement. Et pendant ce temps le roi a disparu ; son silence, son absence dans ce débat, alors que quelques paroles chaleureuses à l'égard du nord auraient pu rétablir la concorde, manifestent qu'il a démissionné. Nous retrouvons ce manque d'ouverture, de générosité que nous avions déjà constaté envers le fils de Jonatan. Et les derniers mots de cet épisode : mais le langage des hommes de Juda eut plus de poids que celui des fils d'Israël signifient sans doute que les arguments de Juda furent plus lourds que ceux d'Israël aux yeux de David.
Derrière cette dispute qui prend des formes de jalousie puérile se dessine une grave crise politique ; l'attitude de David est à l'origine de la division des fils d'Israël, qui va provoquer d'abord d'une révolte qui sera vite réprimée puis, à plus long terme, un schisme durable entre les deux pôles du pays qui se produira à la mort de Salomon.

La révolte de Shéba (20, 1-22)

(20, 1) Or il se trouva là un vaurien du nom de Shéba, fils de Bikri, Benjaminite, il sonna du chofar et dit : " Nous n'avons pas de part avec David, nous n'avons pas d'héritage avec le fils de Jessé, chacun à ses tentes, Israël !" Un Benjaminite, de la tribu de Saül, sonne de la corne de bélier et appelle tout Israël, les gens du nord ici, à se séparer de David appelé avec mépris fils de Jessé. (2) Alors tous les hommes d'Israël se détachèrent de la suite de David pour suivre Shéba, fils de Bikri, tandis que les hommes de Juda, depuis le Jourdain jusqu'à Jérusalem, restèrent attachés à leur roi. La séparation que le différent à propos du retour du roi laissait présager s'est maintenant produite.
Le récit de la sécession du nord et des mesures à prendre pour la réduire est maintenant interrompu par la relation d'un autre épisode. (3) David rentra à sa maison à Jérusalem puis le roi prit les dix femmes concubines qu'il avait laissées pour garder la maison, et il les mit dans une maison bien gardée. Il pourvut à leur entretien mais n'alla plus vers elles. Elles furent séquestrées jusqu'au jour de leur mort comme des veuves d'un vivant. On se souvient que David, en quittant Jérusalem avait laissé dix concubines qui suffiraient, pensait-il, pour garder sa maison. Absalom était cependant entré dans la maison de son père et avait couché avec ces concubines sur la terrasse. Ces femmes sont devenues taboues, intouchables, pour David, il les fait garder et elles vont désormais vivre seules comme des veuves. L'auteur aurait pu insérer ce verset après le récit de la révolte ; pourquoi a-t-il choisi d'interrompre le récit de la sécession du nord, que veut-il ainsi exprimer ?
Le retour de David à Jérusalem n'est mentionné que dans les premiers mots de ce verset. Le départ avait donné lieu à plusieurs scènes où s'exprimait la loyauté des compagnons du roi : Ittaï de Gath, les prêtres, Houshaï, il était accompagné d'une foule en pleurs. Au retour rien de tel : la population ne vient pas l'acclamer, ses fidèles ne sont pas mentionnés. Il avait laissé dix femmes pour garder sa maison et Absalom est rentré dans sa maison et a violé ses dix femmes. Le chiffre ''dix'' rappelle les dix tribus du nord qui veulent se séparer de lui comme les dix concubines vont désormais vivre séparées et seules. David en fuite organisait son retour et tentait de maîtriser les évènements. David revenant dans sa ville est seul et semble ne plus rien contrôler. La perte de son harem est comme le symbole de son impuissance politique.
Le récit revient ensuite à la lutte contre la révolte de Shéba. (20, 4) Le roi dit à Amasa : " Convoque-moi tous les hommes de Juda dans les trois jours. Puis tiens-toi ici." Amasa alla convoquer les hommes de Juda, mais il fut en retard sur le délai que lui avait fixé David. David donne à Amasa, un de ses neveux qu'il a nommé général à la place de Joab (19, 14), l'ordre de rassembler les hommes mobilisables de Juda pour aller combattre Israël. Il est probable que les Judéens à peine revenus d'une guerre perdue contre David n'ont pas manifesté d'enthousiasme pour repartir aussitôt au combat. Quoiqu'il en soit, Amasa n'a pas pu mobiliser l'armée dans les trois jours. David dit alors à Abishaï, le frère de Joab : (6) "Maintenant Shéba, fils de Bikri, va nous faire plus de mal qu'Absalom. Prends toi-même les serviteurs de ton maître et poursuis-le de peur qu'il ne trouve des villes fortifiées et n'échappe à nos yeux." David est conscient du grand danger qu'il court si la révolte s'étend et il fait appel à Abishaï qui est à son service depuis longtemps et lui confie son dernier atout, sa garde de soldats de métier pour poursuivre Shéba. (7) Alors sortirent derrière lui les hommes de Joab, les Kerétiens, les Pelétiens ainsi que tous les braves. Ils sortirent de Jérusalem pour poursuivre Shéba fils de Bikri. On remarque que les preux ou les braves, mercenaires étrangers et autres soldats de métier, ne sont pas appelés les hommes ou serviteurs du roi, ni même les hommes de Abishaï qui en a le commandement, mais les hommes de Joab : est-ce une manière de nous laisser entendre que celui-ci demeure le véritable général ?
(8) Ils se trouvaient près de la grosse pierre qui est Gabaon quand Amasa arriva devant eux. Joab était vêtu de sa tenue militaire par-dessus laquelle il avait ceint à ses reins une épée dans son fourreau mais elle en sortit et elle tomba. (9) Joab dit à Amasa : "Tu vas bien, mon frère ? (Tu es en paix)" La main droite de Joab saisit la barbe d'Amasa pour l'embrasser. (10) Amasa n'avait pas pris garde à l'épée qui était dans la main de Joab. Celui-ci l'en frappa au ventre et répandit ses entrailles à terre. Il n'eut pas à donner un second coup et l'autre mourut. Joab, dont nous avions compris qu'il gardait un rôle important puisque les troupes du roi étaient appelées les hommes de Joab (20,7), se trouve avec l'armée à Gabaon, à une dizaine de km au nord de Jérusalem, quand Amasa, son cousin, à qui David avait donné le commandement, réapparaît. Joab est en tenue de campagne avec son ceinturon auquel est suspendue son épée. L'épée de Joab sort de son fourreau et tombe sur le sol. Ce n'est sûrement pas par hasard. Joab prend de la main droite la barbe d'Amasa pour l'embrasser fraternellement. Tout en embrassant et serrant contre lui Amasa de la main droite, Joab prend de la main gauche, celle dont on ne se méfie pas, son épée tombée à terre et il en frappe Amasa au ventre. Ce meurtre n'a pas lieu dans une situation de guerre comme la mort d'Asahel et n'est pas justifié par la défense de l'état comme la mort d'Absalom. Ici Joab tue parce qu'il ne tolère pas qu'un autre prenne sa place. Joab redevient le chef de l'armée comme le fait entendre la fin du verset 10 où Abishaï seconde son frère : Joab, avec son frère Abishaï, se mit à la poursuite de Shéba, fils de Bikri.
(11) Et l'un des jeunes gens de Joab se tint auprès du corps et il disait : "Quiconque aime Joab et celui qui est pour David, derrière Joab !" La mort d'Amasa nommé par David pourrait faire hésiter des fidèles du roi David, aussi Joab place-t-il un de ses écuyers près du corps pour rallier la troupe en criant que partisans de Joab comme partisans du roi, tous doivent suivre Joab. Mais ses appels ne suffisent pas. (12) Amasa s'était roulé dans son sang au milieu du chemin et l'homme (l'écuyer) vit que toute la troupe s'arrêtait. Alors il poussa Amasa hors de la route dans un champ et jeta un vêtement sur lui, car il avait vu que tous ceux qui arrivaient près de lui s'arrêtaient. (13) Dès qu'il l'eut retiré du chemin, tout le monde passa à la suite de Joab, pour se mettre à la poursuite de Shéba, fils de Bikri. Les appels du soldat ne suffisent pas, le spectacle d'Amasa se roulant dans son sang au milieu du chemin fige sur place les poursuivants. Il faut écarter cet obstacle, le cacher, alors tous marchent derrière Joab et la poursuite peut continuer.
(14) Shéba parcourut toutes les tribus d'Israël jusqu'à Abel-Beth-Maaka (Une ville située au nord d'Israël, près de Dan) et tous les Bikrites se rassemblèrent et entrèrent à sa suite. Shéba parcourt tout Israël mais ne réussit pas à regrouper d'autres partisans que les proches de son clan. Il se réfugie dans une localité de la frontière nord. (15) Les autres vinrent l'assiéger dans Abel-Beth-Maaka. Ils entassèrent contre la ville un remblai qui atteignit le niveau de l'avant-mur. Tout le peuple qui était avec Joab sapait le rempart pour le faire tomber.
C'est alors qu'une femme sage, avisée, de la ville assiégée interpelle Joab du haut du rempart et lui demande pourquoi il veut faire périr une ville d'Israël. Joab lui répond : "Loin de moi, loin de moi cette idée !" Et il entame une négociation en répondant qu'il en veut seulement à un nommé Shéba, fils de Bikri qui s'est insurgé contre le roi David. "Livrez-le, lui seul, et je lèverai le siège de la ville." (21b) La femme dit à Joab : "Voici, on va te jeter sa tête par-dessus la muraille." (22) La femme affronta toute la ville avec sa seule sagesse : on trancha la tête de Shéba, fils de Bikri, et on la jeta à Joab.
Celui-ci fit sonner du chofar et ils levèrent le siège et se dispersèrent, chacun vers sa tente. Joab lui revint à Jérusalem auprès du roi.

Le roi David, dont nous avions déjà remarqué au cours des épisodes précédents qu'il n'avait plus guère de prise sur les évènements, ne joue aucun rôle dans la liquidation de la révolte. Il confie une mission à un nouveau général mais celui-ci est incapable de la remplir puis il est mis à l'écart et éliminé par Joab. Malgré sa victoire, je doute que David ait accueilli Joab avec beaucoup de cordialité.

Joab, général et homme d'état.

Avant de passer à la suite de l'histoire, je voudrais m'arrêter un moment sur la grande figure de Joab. Nous le connaissons depuis longtemps comme général des armées de David : il a combattu contre le royaume d'Israël au temps où celui-ci était dirigé par Ishboshet et Abner. Il a participé à la prise de Jérusalem (I Chroniques 11,6-8). Il a ensuite dirigé les campagnes contre les Ammonites, joué un rôle majeur dans le combat contre l'armée d'Absalom puis dans la répression de la rébellion de Shéba.
Peu à peu Joab fait plus que diriger l'armée, il joue aussi un rôle politique et s'efforce de consolider la royauté de David. Il a persuadé le roi de faire revenir Absalom d'exil car l'hostilité entre le père et son fils aîné, héritier présomptif, lui semblait une menace pour la survie du royaume comme il le fait dire par la femme de Téqoa. Il a poussé ensuite le roi à accepter le retour de ce fils à la cour. Pendant le combat contre les troupes du prince révolté, il tue ou fait tuer Absalom malgré les instructions formelles de David. Il n'agit pas, je crois, par haine ou vengeance mais il est convaincu que, vivant, Absalom demeurera une menace pour le trône de David. Quand David, ayant appris la mort de son fils, se mure dans la douleur et la solitude, Joab l'oblige à se lever, à sortir, à reprendre son rôle de roi pour accueillir ses soldats victorieux. Après avoir poursuivi Shéba jusqu'à l'extrême nord du pays, Joab se montre un négociateur avisé, soucieux d'épargner la population. Dans toutes ces interventions Joab fait preuve des qualités d'un véritable homme d'état : souci de l'intérêt général, désir de rétablir l'union après les crises, volonté d'éviter les morts inutiles.
Mais Joab a aussi sa part d'ombre. Il assassine Abner, chef de l'armée de Saül puis homme fort du roi Ishboshet, pour venger son frère Asahel qui pourtant avait été tué en temps de guerre ; et peut-être craint-il qu'Abner, artisan de la réconciliation avec Israël, ne prenne trop de place auprès de David. Plus tard il assassine aussi, de la même manière, Amasa nommé par David général à sa place. Je ne vois pas ici d'autre explication à son geste que la volonté d'éliminer un rival.
Malgré ses défauts Joab mérite que nous reconnaissions son rôle aux côtés de David. Il a été un pilier du règne de David qui a pu, grâce à son appui, dominer les adversaires menaçant le royaume de tous côtés, qui lui doit aussi, pour une bonne part, d'avoir triomphé des révoltés de l'intérieur qui voulaient l'écarter du trône.

Les suppléments (I Samuel 21-24)

Les exégètes sont d'accord pour considérer que les derniers chapitres du livre de Samuel regroupent des épisodes antérieurs qui n'ont pas été intégrés dans le récit ; ils interrompent l'histoire de la succession de David qui reprend au début du livre des Rois. On y trouve deux séries d'anecdotes héroïques sur les preux de David, deux récits de calamités et deux pièces poétiques ; la première est un psaume qui figure par ailleurs dans le psautier sous le numéro 18 : il chante l'intervention divine en mettant en parallèle une théophanie analogue à celle du Sinaï et les soutiens que le Seigneur apporte à son oint; la seconde est un court poème qui rappelle que David est, selon la tradition, l'auteur des Psaumes car le prologue parle de David en l'appelant le chantre favori d'Israël et David lui-même dit ensuite L'esprit du Seigneur parle par moi et sa parole est sur ma langue.

David et la belle Abishag (Premier livre des Rois 1, 1- 4).

Grâce à l'intervention de Joab, le royaume de David a retrouvé la paix après la révolte de Shéba. Plusieurs années passent et le récit de la vie de David reprend au début du livre des Rois.
(I Rois 1, 1) Le roi David était vieux et avancé en âge ; on le couvrait de vêtements mais sans le réchauffer. (2) Alors ses serviteurs lui dirent : "Qu'on cherche pour mon seigneur le roi une jeune fille vierge, qu'elle se tienne en sa présence et le soigne ! Elle couchera sur ton sein et mon seigneur le roi sera réchauffé." (3) On chercha donc une belle jeune fille dans tout le territoire d'Israël et l'on trouva Abishag la Shounamite qu'on amena au roi. (4) La jeune fille était extrêmement belle et elle soigna le roi, elle fut à son service mais le roi ne la connut pas.
Ces premiers versets décrivent l'état du roi qui est maintenant si âgé qu'il a toujours froid. Son entourage a l'idée de lui amener une jeune fille qui sera à son service et couchera à ses côtés pour le réchauffer. Ce premier tableau montre un David passif, objet de soins, objet des actions des autres plus que sujet d'initiatives, encore roi en titre mais dont les pouvoirs sont très diminués. Le roi ne la connut pas : on nous informe ainsi discrètement de l'impuissance du roi qui symbolise aussi sa faiblesse politique. La situation explique les intrigues de son entourage pour s'emparer du trône.

Les prétentions d'Adonias à la royauté (I Rois 1, 5-10).

(5) Adonias, fils de Hagguit, se mettait en avant en disant : " C'est moi qui régnerai ! " Et il se procura un char et des chevaux ainsi que cinquante hommes qui couraient devant lui. (6) Son père, durant sa vie ne l'avait jamais réprimandé en disant : " Pourquoi agis-tu ainsi ? " De plus lui aussi était très beau et sa mère l'avait enfanté après Absalom.
Adonias est le quatrième fils de David, né à Hébron quand David n'était encore que roi de Juda et de sa mère on ne connaît que le nom. Il agit comme l'avait fait Absalom (le char, les cinquante coureurs) pour manifester ses prétentions à la royauté. Il est d'ailleurs lui aussi, comme Absalom, d'une grande beauté. Un autre trait le rapproche d'Absalom : son père David ne lui a jamais fait de reproches ni, d'après le texte, dans son enfance et sa jeunesse, ni depuis qu'il fait savoir insolemment à tous qu'il veut être roi sans attendre la mort ou le retrait de son père. Cette remarque critique de l'auteur est dans la ligne des livres sapientiels qui enjoignent au père d'éduquer son fils avec fermeté : N'écarte pas des jeunes le châtiment ! Si tu les frappes du bâton, ils n'en mourront pas ! (Proverbes 23, 13) ou Un cheval indompté devient intraitable et un fils laissé à lui-même impossible. (Siracide 30, 8).
(7) Il (Adonias) eut des pourparlers avec Joab, fils de Tséruya et avec le prêtre Abiatar qui se rallièrent à la cause d'Adonias (8) mais ni le prêtre Tsadoq, ni Benayahou (chef de la garde personnelle de David), ni le prophète Natan, ni Shiméï, ni les preux de David n'étaient partisans d'Adonias. Deux factions se forment donc : les deux prêtres rejoignent chacun un camp différent, les chefs de guerre, Joab et Benayahou, sont eux aussi divisés ; en revanche les preux, la vieille garde du roi, lui demeurent fidèles.
Les versets précédents décrivaient les préparatifs de l'intronisation et maintenant Adonias se déclare ouvertement. Tout le récit qui suit : les interventions de Natan et Bethsabée auprès de David, le sacre de Salomon et l'échec d'Adonias vont se dérouler en quelques heures, au cours de la même journée.
(9) Il (Adonias) offrit en sacrifice des moutons, des bœufs et des veaux gras …à côté de la source de Roguel (du Foulon) et il invita tous ses frères, les fils du roi et tous les hommes de Juda qui étaient au service du roi. (10) mais il n'invita pas le prophète Natan, ni Benayahou, ni les preux, ni son frère Salomon.
Adonias offre un sacrifice à la source du Foulon à quelques km au sud-est de Jérusalem, dans la vallée du Cédron. Il agit comme l'avait fait Absalom dont la conspiration était devenue puissante pendant l'offrande des sacrifices (II Sam.15, 12). Il a certainement invité ses partisans ainsi que des gens qui ne sont pas au courant de son projet comme ses frères et les serviteurs du roi originaires de Juda. Ses adversaires ne sont évidemment pas conviés, non plus que Salomon qui est l'autre successeur potentiel de David.

L'intervention de Natan et de Bethsabée ( I Rois 1, 11 - 24)

Le prophète Natan (celui qui avait annoncé à David que Dieu lui donnerait une descendance à jamais et qui plus tard lui avait reproché ses crimes), intervient pour que la succession au trône revienne à Salomon, fils de Bethsabée. En faisant ce choix, Natan se conforme à la volonté du Seigneur qui, à la naissance de Salomon, avait exprimé son amour pour l'enfant et l'avait fait dire aux parents par la bouche de son prophète (12, 24-25).
Le passage comprend trois scènes : l'intervention de Natan auprès de Bethsabée, celle de Bethsabée auprès de David, enfin celle de Natan chez David.
Natan se rend chez Bethsabée et entre sans circonlocutions dans le vif du sujet. (11) Le prophète Natan dit alors à Bethsabée, la mère de Salomon : "N'as-tu pas appris qu'Adonias, le fils de Hagguit, est devenu roi et notre seigneur David ne sait pas (ne connaît pas)? (12) Maintenant, va ! Je vais te donner un conseil : sauve ta vie ainsi que la vie de ton serviteur Salomon. (13) Va, entre chez le roi David et dis-lui : ''N'est-ce pas toi, mon seigneur le roi, qui as fait ce serment à ta servante : C'est ton fils Salomon qui régnera après moi et c'est lui qui s'assiéra sur mon trône ? Pourquoi donc Adonias est-il devenu roi ?'' (14) Et pendant que tu seras encore là à parler avec le roi, moi j'entrerai à mon tour et je confirmerai tes paroles."
Qui sera roi, tel est l'enjeu de la lutte et l'objet du récit comme le montre la répétition du mot roi et du verbe régner ou être roi. Tu sais dit Natan qu'Adonias s'est fait roi mais David ne le sait pas et en hébreu David ne sait pas s'exprime par le verbe connaître, David ne connaît pas la situation comme il ne connaît pas Abishag, il est sans pouvoirs sur tous les plans. La situation est urgente car la vie de Bethsabée et celle de son fils seraient en danger si Adonias s'emparait du trône. Natan se réfère à un serment que David aurait prononcé, serment qui ne figure nulle part dans le texte de Samuel. Est-ce une invention de la part de Natan pour abuser le roi qui perdrait la mémoire? Je ne le pense pas car un tel procédé ne serait pas en harmonie avec ce que nous savons du prophète qui, d'autre part, au lieu d'inventer un serment mensonger, aurait pu rappeler au roi la volonté divine exprimée par le second nom donné par Dieu à Salomon, l'Aimé de Yah ; le serment a été prononcé mais peut-être l'auteur a-t-il pensé que, si la promesse à Bethsabée nous était rapportée, il n'y aurait plus d'imprévu, de suspense dans le récit des révoltes de la fin du règne.
(15) Bethsabée entra chez le roi, dans sa chambre. Or le roi était très vieux et Abishag, la Shounamite servait le roi. (16) Bethsabée s'inclina et se prosterna devant le roi ; il dit : " Que veux-tu ?" Bethsabée a compris et va immédiatement chez le roi et lui donne toutes les marques de respect. Le roi dont la faiblesse est rappelée dit littéralement : "Quoi pour-toi ?" ce qui, en hébreu, est un jeu de mot car la question du roi est "Ma lakh ?", deux mots qui réunis forment le verbe "Malakh" : Il est roi, le mot-clé de ce passage. Inconsciemment le roi pose la question qui est au cœur du débat. Bethsabée répond : Mon seigneur, tu as fait ce serment à ta servante par le Seigneur ton Dieu : (17) ''C'est ton fils Salomon qui sera roi (malakh) après moi et c'est lui qui s'assiéra sur mon trône.'' (18) Maintenant, voilà que c'est Adonias qui est roi mais toi, mon seigneur le roi, tu n'en sais rien (tu ne connais pas). (19) Il a offert en sacrifice des taureaux, des veaux gras, des moutons en quantité et il a invité tous les fils du roi ainsi que le prêtre Abiatar et le chef de l'armée Joab mais il n'a pas invité ton serviteur Salomon. (20) Quant à toi, mon seigneur le roi, tout Israël a les yeux fixés sur toi pour que tu lui annonces qui s'assiéra sur le trône de mon seigneur le roi, après lui. (21) Lorsque mon seigneur le roi se sera couché avec ses pères, moi et mon fils Salomon serons traités comme des coupables."
Bethsabée commence en rappelant le serment prononcé par David, non plus comme sur le mode interrogatif ainsi que le suggérait Natan, mais comme un fait indiscutable puis elle oppose à cette promesse solennelle la réalité : Adonias s'est fait roi. Mais, poursuit-elle durement, toi, le roi, tu ne sais rien et elle expose donc au roi les démarches d'Adonias. Elle revient ensuite au langage de cour respectueux - mon seigneur le roi est répété trois fois aux v.20 et 21 - et incite David à agir car il est encore le maître du jeu, car tout le pays attend sa décision. Natan lui avait dit qu'elle et son fils risquaient la mort, elle termine en évoquant ce risque sur le mode mineur : quand le roi sera couché avec ses pères, euphémisme pour évoquer la mort de David, Salomon et moi seront traités comme des coupables, litote pour dire que la prison ou la mort les attendent si Adonias devient roi. Tout en présentant un discours bien structuré, Bethsabée joue aussi sur un large registre d'émotions : le sentiment de culpabilité du roi qui reste à l'écart, au chaud, ne voulant rien savoir, son orgueil de souverain en titre, ses responsabilité envers son peuple, sa colère en entendant le nom de Joab agité comme un chiffon rouge, sa tendresse pour la femme qu'il a aimée, son attachement à son fils dernier né.
(22) Elle parlait encore avec le roi quand le prophète Natan entra. (23) On annonça au roi : "Voici le prophète Natan ! " Il vint devant le roi, se prosterna devant lui face contre terre. (24) et dit : "Mon seigneur le roi, c'est donc toi qui as dit : Adonias sera roi après moi et c'est lui qui s'assiéra sur mon trône. Car il est descendu (à la source de Roguel) aujourd'hui, il a offert en sacrifice des taureaux, des veaux gras, des moutons en quantité et il a invité tous les fils du roi, les chefs de l'armée et le prêtre Abiatar. Les voici mangeant et buvant en sa présence. Ils disent : "Vive le roi Adonias !" (25) Mais moi ton serviteur et le prêtre Tsadoq et Benayahou et ton serviteur Salomon, il ne nous a pas invités. (27) Si c'est vraiment sur l'ordre de mon seigneur le roi que cela s'est fait, tu n'as fait savoir à ton serviteur qui s'assiérait sur le trône de mon seigneur le roi après toi."
Comme il l'avait annoncé, Natan se présente chez le roi à la suite de Bethsabée, avec tout le prestige de sa fonction de prophète, mais il exprime le respect le plus profond en se prosternant face à terre et, de même dans son intervention, il ne bouscule pas le roi mais feint de penser que les évènements sont le résultat de ses décisions. En effet il ne rappelle pas le serment du roi en faveur de Salomon mais lui dit : tu as donc ordonné que le trône irait à Adonias. Il bluffe comme un joueur de poker et veut ainsi piquer l'orgueil du roi, susciter sa colère, mais il risque gros : et si le roi par faiblesse lui répondait ''oui'' et approuvait le geste d'Adonias ? Natan peut détailler plus que Bethsabée les actes d'Adonias et de ses partisans car il les présente comme des conséquences naturelles de la décision royale mais ces précisions sont autant de flèches qui blessent le roi et visent à provoquer un sursaut, en particulier le climat de fête et les cris de ''Vive le roi Adonias''. La conclusion est laissée ouverte par un ''si'' (en tête du v. 27) : si cela vient de toi, pourquoi ne me l'as-tu pas fait savoir, ne m'as-tu pas dit qui serait ton successeur?

Le roi David décide que Salomon sera roi (28 - 30)

Le roi David répond en faisant appeler Bethsabée, sortie donc pendant la visite de Natan, il a pris sa décision. (28) Le roi David répondit : " Appelez-moi Bethsabée ! " Elle entra donc chez le roi et se tint devant le roi. (29) Le roi fit ce serment et dit : "Par la vie du Seigneur qui m'a libéré de toute angoisse, (30) comme je te l'ai juré par le Seigneur, le Dieu d'Israël, en disant que ton fils Salomon serait roi après moi et qu'il s'assiérait sur mon trône à ma place, aujourd'hui même j'agirai ainsi." Bethsabée s'inclina la face contre terre, elle se prosterna devant le roi et dit : "Vive mon seigneur le roi David à jamais !"
David reprend en s'adressant à Bethsabée les termes du serment que lui avaient rappelé Natan et Bethsabée. David a conscience que la situation met une fois de plus en péril son trône et le bon déroulement de sa succession car ses premiers mots sont une louange à Dieu qui au cours de sa vie l'a délivré de toutes ses angoisses et auquel il demande implicitement de l'aider dans cette nouvelle détresse. Il a juré que Salomon serait roi après lui, il va agir dans ce but.

Le sacre de Salomon (32 - 40)

David appelle ses proches qui ont refusé de soutenir Adonias : le prêtre Tsadoq, le prophète Natan et le militaire Benayahou et leur donne ses instructions (33) "Prenez avec vous les serviteurs de votre maître (la garde de David) et vous mettrez mon fils Salomon sur ma propre mule et vous le ferez descendre à la source de Guihon (la source située au pied de la colline de Sion) (34) Là le prêtre Tsadoq et le prophète Natan lui feront l'onction comme roi sur Israël et vous sonnerez du chofar et crierez : Vive le roi Salomon ! (35) Vous remonterez derrière lui et il viendra s'asseoir sur mon trône : c'est lui qui sera roi à ma place, c'est lui que j'institue chef sur Israël et sur Juda. Le roi David ne renonce pas au trône mais institue un régent qui l'assistera et lui succédera le moment venu et, selon la volonté du vieux roi, régnera sur les deux royaumes unifiés par lui. (36) Benayahou répondit au roi : " Amen ! Ainsi parle le Seigneur, le Dieu de mon seigneur le roi (37) Comme le Seigneur a été avec mon seigneur le roi, tel puisse-t-il être avec Salomon et rendre son trône plus grand que le trône de mon seigneur le roi David !
La suite du récit (38 - 40) relate l'exécution des ordres de David sur un rythme rapide qui reflète l'urgence : le prêtre Tsadoq, le prophète Natan et le soldat Benayahou descendent, font monter Salomon sur la mule du roi David et le mènent à la source de Guihon. Le prêtre Tsadoq prend la corne d'huile dans la tente où David avait installé l'Arche et donne l'onction à Salomon. Celui-ci reçoit donc l'onction, comme Saül puis David l'avaient reçue, et il devient ainsi oint ou messie ce qui lui donne une relation particulière avec Dieu et l'investit d'une force surnaturelle (alors qu'Adonias avait retardé le moment de se faire oindre laissant donc son sacre imparfait). On sonne du shofar et tout le peuple crie : "Vive le roi !" Les gens jouaient de la flûte et manifestaient une grande joie, au point que la terre semblait se fendre au bruit qu'ils faisaient. Cette intervention de tout le peuple qui exprime son allégresse montre le soutien populaire au nouveau roi alors qu'Adonias n'était entouré que de quelques partisans.

L'échec d'Adonias (41 - 53)

Le sacre de Salomon a été annoncé par le son du chofar, célébré par des acclamations de joie de tout le peuple. (41) Adonias et tous ses invités entendirent ces clameurs alors qu'ils finissaient de manger ; Joab entendit même le son du chofar et dit : "Pourquoi ce tumulte dans la ville ?"
(42) Il parlait encore quand arriva Yonatan, fils du prêtre Abiatar, et Adonias lui dit : "Viens ! tu es un homme de valeur : tu as sûrement une bonne nouvelle à annoncer." Ces mots rappellent ce que David dit à la porte de Mahanaïm quand le guetteur lui annonça l'arrivée d'Ahimaats. Ainsi l'auteur nous fait comprendre qu'Adonias ne voit pas venir le danger et s'enferme, comme le faisait David, dans ses illusions. Dès son premier mot Yonatan détrompe Adonias : "Pas du tout ! Notre seigneur le roi David a fait roi Salomon !" Tout est dit, puis les versets 44 et 45 reprennent les modalités de la cérémonie que nous connaissons déjà. Le bref v.46 résume la situation : "Bien plus ! Salomon s'est assis sur le trône de royauté." Le nom de Salomon et la royauté (la racine répétée souvent dans ce passage) sont réunis, Salomon est même seul sur le trône et ce résultat est, selon les premiers mots du messager, l'œuvre du roi David.
Mais David n'a été que l'instrument du Seigneur comme il le reconnaît lui-même. Le roi s'est prosterné sur son lit et même le roi a parlé ainsi : " Béni soit le Seigneur, Dieu d'Israël, lui qui aujourd'hui a donné quelqu'un de ma race pour s'asseoir sur mon trône et pour que mes yeux le voient."
Cette nouvelle provoque la panique dans le parti d'Adonias. (49) Tous les invités d'Adonias tremblèrent, se levèrent et se sauvèrent chacun de son côté. Adonias va saisir les cornes de l'autel, une manière de se placer sous la protection divine comme notre ancien droit d'asile. Salomon informé promet de ne pas toucher à un seul de ses cheveux s'il ne commet pas le moindre mal et, quand Adonias vient se prosterner devant lui, il lui dit sèchement : "Rentre chez toi !".

Les recommandations de David à Salomon (2, 1 - 11)

(2, 1) Comme le moment de sa mort approchait, David donna ses ordres à son fils Salomon : (2) "Je m'en vais par le chemin de tout homme, sois ferme, sois un homme !" David poursuit par quelques paroles conventionnelles recommandant à son fils d'observer les commandements écrits dans la loi de Moïse afin que lui-même puis ses descendants continuent de siéger sur le trône d'Israël. Il ne dit rien d'autre à son héritier concernant la mise en ordre des affaires du royaume, la situation politique ou spirituelle d'Israël. Sur son lit de mort David aborde ensuite les sujets qui lui tiennent vraiment à cœur, le sort des fils de Barzillaï, et surtout de Joab et de Shiméï.
Il recommande à son fils d'agir avec bonté envers les fils de Barzillaï, ce notable qui l'avait hébergé, nourri et soutenu pendant qu'il fuyait devant Absalom ; la conduite de David est normale et n'appelle pas de commentaire.
Au sujet de Joab, il dit à Salomon : (5) «Tu sais ce que m’a fait Joab, le fils de Tséruya, ce qu’il a fait aux deux chefs des armées d’Israël, à Abner, fils de Ner, et à Amasa, fils de Yétèr : il les a tués, versant en temps de paix le sang de la guerre, il a mis ce sang de la guerre sur le ceinturon de ses reins et le sandale de ses pieds. (6) Tu agiras donc suivant ta sagesse et tu ne laisseras pas ses cheveux blancs descendre en paix au sheol.» On se souvient que Joab avait assassiné Abner parce que celui-ci avait tué son frère Asahel au cours d’un combat mais tuer en temps de guerre n’aurait pas du provoquer une vengeance punitive. Cette mort remonte à plus de trente ans, quand David n’était encore que roi de Juda. Le meurtre d’Amasa est plus récent car celui-ci avait été nommé chef des armées par David après la mort d’Absalom, ce que Joab n’avait pas admis, mais date sûrement de plusieurs années. David demande à son fils d’agir avec sagesse, c'est-à-dire ici avec habileté, et de ne pas laisser Joab vieillir sereinement et mourir en paix avant de descendre au sheol ou séjour des morts.
David recommande aussi à Salomon le sort de Shiméï : (8) «Mais voici il y a près de toi Shiméï, le fils de Guéra, Benjaminite de Bahourim ; il m’a maudit d’une façon atroce le jour de mon départ pour Mahanaïm mais il est descendu à ma rencontre au Jourdain, aussi je lui au juré par le Seigneur : Je ne te tuerai pas par l’épée. (9) Maintenant tu ne le laisseras pas impuni car tu es un homme sage et tu sais ce que tu dois lui faire : tu feras descendre dans le sang ses cheveux blancs au sheol.»
Je pense que je ne suis pas le seul à ressentir un malaise devant l’attitude de David qui confie à son fils le soin de tuer Joab et Shiméï. Les commentateurs de nos Bibles éprouvent eux aussi ce sentiment mais recherchent des explications qui exonèrent David de toute faute. Pour Joab, la TOB écrit en note (b sur 2, 5) que ‘’le roi pouvait être tenu pour responsable devant Dieu et devant l’opinion des actes commis par ses serviteurs… ces meurtres mettaient donc la personne royale dans une situation délicate’’ et, selon la BJ (c sur 2, 5) ‘’Une vengeance du sang pèse sur le roi et ses descendants, elle ne peut être éteinte qu’en frappant le vrai coupable’’. Pour Shiméï on nous explique que sa malédiction ne pouvait être révoquée et risquait de peser sur ses descendants ; David lié par son serment ne pouvait agir mais il charge Salomon de lever cette menace.
Ces explications ne me paraissent pas convaincantes. Parlons d’abord de Shiméï ; certes il avait injurié le roi en fuite mas celui-ci avait eu alors une attitude digne et sereine et n’avait pas cédé aux appels à la vengeance proférés par Abishaï. Et de même au retour, David avait refusé de mettre Shiméï à mort comme l’en pressait de nouveau Abishaï. Alors que des années ont passé (car le roi qui aujourd’hui ne se lève plus pouvait en ces jours là marcher toute la nuit) David n’a pas digéré les paroles de Shiméï qu’il qualifie encore d’atroces. Sa demande pressante me semble relever du ressentiment bien plus que de la volonté de protéger son fils.
L’ordre du roi concernant Joab me parait plus odieux encore. Je n’ai pas besoin de rappeler tous les services que le général, aujourd’hui vieillissant, à rendu à David personnellement et à la royauté. L’assassinat d’Abner pour odieux qu’il fut n’en soulageait pas moins David d’une tutelle qui aurait pu devenir pesante. Et si l’acte était si grave, pourquoi le roi n’a-t-il rien dit alors ? Et de même nous n’avons pas entendu David prononcer une peine contre Joab pour le meurtre d’Amasa, alors qu’il venait de mater la rébellion de Shéba. Le roi n’a rien osé faire quand il était fort et plein de vie et, mourant, il confie ses vengeances à son jeune fils. Nous aurions voulu que le roi David soit digne, au soir de sa vie, des grands moments de son existence mais l’auteur nous livre ses zones d’ombre, ses faiblesses, ses ressentiments, ses désirs de vengeance longuement ruminés.
Après ces paroles, David eut une mort paisible : (10) Il se coucha avec ses pères et fut enseveli dans la cité de David. (11) la durée du règne de David sur Israël fut de quarante ans : il régna sept ans à Hébron et trente trois ans à Jérusalem.

Pour terminer cette histoire, disons un mot du sort des principaux acteurs. Adonias, le frère aîné de Salomon qui avait tenté de se faire couronner, fut, comme nous l’avons lu, renvoyé chez lui par Salomon. Plus tard il alla voir la reine mère Bethsabée pour lui demander de l’aider à obtenir de Salomon, le nouveau roi, l’autorisation d’épouser Abishag, cette belle jeune fille qui avait réchauffé les derniers jours du vieux roi David. Celui-ci, comme nous savons, n’avait pas connu Abishag mais Salomon interprète néanmoins cette demande comme un désir de prendre la place du roi défunt de la même manière qu’Absalom avait affirmé ses prétentions en prenant les concubines de son père. Salomon comprend (ou veut comprendre) la demande de son frère aîné comme une aspiration au trône et, en conséquence, il le fait exécuter.
Le prêtre Abiatar qui a pris parti pour Adonias est exilé hors de Jérusalem.
Joab ayant appris l’éloignement d’Abiatar craint pour sa propre vie et saisit les cornes de l’autel, dans la tente du Seigneur. Benayahou, envoyé pour le mettre à mort, hésite, fait rapport au roi qui lui ordonne de le tuer et, au mépris du droit d’asile, Benayahou se jette sur lui et le tue : il fut enseveli dans sa maison au désert.
Quant à Shiméï consigné chez lui à Jérusalem par le jeune roi, il en sortit des années plus tard pour poursuivre des esclaves en fuite et, pour cette brève sortie, fut mis à mort sur l’ordre de Salomon.

Les deux versants de la vie de David

Avant de quitter David avec lequel nous avons longtemps cheminé, je voudrais essayer de schématiser à gros traits les différentes phases de sa vie.

Je commence par la dernière étape, la période qui suit la mort d’Absalom. La mort de ce fils a été pour lui une très grande douleur dont il semble qu’il ne se soit jamais remis. Nous avons déjà souligné au cours de notre rencontre précédente qu’il semblait, après ce deuil, ne plus exercer son rôle de roi : il n’accueillait pas ses soldats après leur combat victorieux, il favorisait les proches de son clan au lieu d’avoir le souci de l’unité de tout Israël, il ne se tournait plus vers son Dieu pour le louer de rétablir la paix et de lui rendre son trône, il ne songeait pas à sortir en tête de ses hommes pour mater la rébellion de Shéba. Plus tard il laisse Adonias préparer son accession au trône pour l’évincer et ne réagit qu’à la dernière heure, aiguillonné par le prophète Natan, pour imposer, comme il l’avait promis, le sacre de Salomon. Et ses dernières recommandations à son jeune fils, le nouveau roi, exhalent l’amertume et la vengeance. David n’est plus lui-même au cours de ces ultimes années, il manifeste ce qu’on appellerait aujourd’hui les symptômes de la dépression : fatigue, absence de désirs, perte du goût de vivre, tristesse, rumination solitaire. Il est malade et il serait injuste de tenir compte de cette période dans le bilan de sa vie : oublions-la !

Dans la longue histoire de David avant la mort d’Absalom, on peut distinguer deux périodes : une phase ascendante où tout dans sa vie est réussite puis, après ses fautes, une phase de déclin, une ère de conflits et de violences.

Rappelons d’abord la phase d’ascension et ses grandes étapes. David est choisi par Dieu qui a vu en lui un homme selon son cœur, il reçoit l’onction du prophète Samuel et l’Esprit descend et demeure sur lui. Il affronte seul le géant philistin Goliath et l’abat avec les armes du berger. Introduit à la cour il partage son temps entre un rôle de page et de musicien thérapeute auprès du roi et une fonction de chef militaire prenant peu à peu la tête des armées. Sa réussite provoque la jalousie de Saül qui tente de le mettre à mort mais David, aidé par Jonatan, le fils du roi Saül, réussit à s’enfuir. Il commence alors une vie d’errance et, pendant des années, il est poursuivi par Saül et lui échappe toujours. Après la mort de Saül commence sa montée vers le trône : il devient roi de Juda à Hébron puis Israël, les gens du nord, le choisissent à leur tour comme roi, il unifie donc en sa personne les douze tribus du peuple élu. Il prend la ville de Jérusalem à la limite des deux royaumes et en fait la capitale de tout Israël. Il y fait monter l’Arche où était conservée la Charte de l’Alliance entre le Seigneur et son peuple, les Tables des Dix Paroles ; Jérusalem devient ainsi pour toujours la capitale religieuse d’Israël. Il voudrait édifier un Temple, une maison pour le Seigneur, mais c’est le Seigneur qui promet de lui construire une maison, c'est-à-dire de lui donner à jamais une descendance. David est alors au sommet : il règne sur un peuple unifié, son royaume dépasse les frontières d’Israël et de nombreux étrangers se mettent à son service. Le roi a fait de la Ville de David, Jérusalem, la Ville du Seigneur, le centre religieux d’Israël, en ramenant l’Arche qui témoigne de l’Alliance passée entre Dieu et son peuple au mont Sinaï. David est comme Moïse le berger de son peuple, il est roi lieu-tenant du Seigneur sur la terre et il reçoit la promesse qu’un homme issu de sa descendance régnera à jamais. Ce moment de paix et d’unité, unique dans l’histoire d’Israël, est une figure du Royaume éternel et laisse espérer que les promesses divines sont réalisées. Hélas ! David brisera cette paix, succombera à la violence et il faudra attendre le Seul qui soit capable de renoncer à toute violence pour que s’approche vraiment la Paix.

David commet alors deux fautes, l’adultère avec Bethsabée et, plus grave encore, le meurtre d’Urie son époux dont il provoque la mort au combat. Et commence alors le déclin de David. A partir de là, le destin de David bascule, cet assassinat ‘sonne le glas de sa royauté’ (A. Wénin). Le prophète Natan soumet à son jugement le cas d’un riche qui a tué la brebis d’un pauvre et David condamne à mort cet homme. «Mais cet homme c’est toi ! » lui dit Natan et le prophète prononce contre lui deux oracles, l’un pour l’adultère et l’autre pour le meurtre, voici ce dernier : «L’épée ne se détournera plus jamais de ta maison ! ». David reconnaît sa faute et le Seigneur épargne sa vie mais le fils qu’il a eu avec Bethsabée mourra et, comme l’a annoncé l’oracle de Natan, la violence ne quittera plus sa maison. La suite de son règne est une succession atroce de brutalités et de meurtres : Amnon abuse de sa demi-sœur Tamar, Absalom tue à son tour Amnon pour venger Tamar, Absalom reste longtemps en exil puis, revenu à Jérusalem, prépare une révolte, se fait roi, entre à Jérusalem, viole les femmes de David et monte une expédition pour abattre son père. La bataille décisive a lieu en Transjordanie où David a trouvé refuge et Absalom à son tour est tué. Les derniers jours du règne, un autre fils, Adonias, veut lui aussi devenir roi sans attendre la mort de son père, il sera exécuté, plus tard, sur l’ordre de Salomon.
Depuis le meurtre d’Urie le Seigneur n’intervient plus aux côtés de David sinon une fois, pour faire échouer le conseil d’Ahitophel mais son but, le texte le dit (17, 14), est moins d’aider David que d’amener le malheur sur Absalom. Et le roi a perdu la maîtrise des évènements, il subit les faits et gestes des autres. Il ne devine pas le projet d’Amnon et ne réagit pas au viol de sa fille, il ne punit pas son fils coupable. Il se laisse imposer le retour d’Absalom, ne réagit pas aux intrigues de celui-ci et en est réduit ensuite à s’enfuir misérablement. Dans l’adversité, il retrouve pour un moment sa dignité, sa capacité d’organisateur, mais ce sursaut ne durera pas et, nous l’avons constaté, la mort d’Absalom le mure dans un deuil dont il ne sortira qu’un moment, aiguillonné par Natan et Bethsabée, pour faire couronner Salomon.

Le recours à la violence pour ses propres fins

David avait déjà montré son caractère violent à plusieurs occasions, par exemple quand il avait coupé la tête de Goliath, ou quand il avait rapporté en dot à Saül deux fois plus de prépuces de Philistins que le roi ne l’avait demandé, ou encore quand il exterminait les populations nomades au cours de ses raids depuis Ciqlag. Mais il n’avait été brutal que dans ses combats contre les ennemis d’Israël et, dans l’ensemble, il avait su contenir sa violence comme le montrent les deux scènes où il épargne le roi Saül qui est à sa merci, dans une grotte d’abord, puis endormi au milieu de son camp (I Sam. 24 et 26).
En une autre occasion, David est prêt à tuer, à ne laisser en vie ni homme ni bête chez Nabal qui a renvoyé ses messagers les mains vides, quand Abigaïl, femme de Nabal, vient à sa rencontre. Je voudrais revenir sur l’intervention d’Abigaïl car elle me paraît donner une clé de compréhension du destin de David.
Abigaïl se présente donc devant David et le raisonne pour l’empêcher de recourir à la violence. Elle lui dit (25,26) : «Mon seigneur, par la vie du Seigneur et par ta propre vie, c’est le Seigneur qui t’a empêché d’en venir au meurtre et de triompher par ta propre main.» et, plus loin (30-31) elle ajoute : «Lorsque le Seigneur accomplira pour mon seigneur tout le bien qu’il a dit à ton sujet, il t’établira chef d’Israël. Tu ne dois donc pas chanceler en versant le sang à la légère, mon seigneur ne doit pas trébucher en voulant triompher par lui-même.» En d’autres termes ‘’ la stabilité de la future maison royale est liée à un usage discret de la violence. S’il s’agit de mener les guerres du Seigneur pour la liberté d’Israël, une violence est permise. Elle ne l’est pas en revanche si elle consiste à faire le mal, c'est-à-dire à ceindre l’épée de la vengeance et à tuer à son propre profit. ‘’ (n1)
L’intervention d’Abigaïl a arrêté David quand il allait verser le sang de Nabal et de ses bergers mais elle a aussi un caractère prophétique et me semble donner la clé du basculement de la vie de David après Urie et Bethsabée : il est devenu un roi en sursis car il a eu recours à la violence à ses fins personnelles, pour satisfaire ses propres désirs. Le roi David, comme l’écrit André Wénin, n’est vraiment roi que de Goliath à Bethsabée .(n2)

Les voies du dessein de Dieu.

L’histoire n’est pas un éternel retour, ni une succession chaotique de hasards absurdes, elle a un sens dans la double acception de ce mot c'est-à-dire que c’est un mouvement orienté dans une certaine direction et qu’elle a une signification intelligible. Le dessein de Dieu se poursuit dans le déroulement des évènements de l’histoire des hommes.
Il arrive que pour mener à bien ce projet Dieu intervienne directement dans l’histoire comme à la sortie d’Egypte ou au mont Sinaï ou communique ses projets à ses élus comme, par exemple, il dicta à Moïse de frapper le rocher pour en faire jaillir l’eau. Depuis son onction jusqu’à sa faute, David entretient lui aussi avec le Seigneur une relation intime et il n’agit pas sans avoir consulté son Dieu qui le protège et l’assiste. Quand il est aux abois et va être capturé par Saül, le Seigneur envoie un messager, un ange peut-être, pour détourner le roi vers une autre direction. Dieu le guide dans son ascension vers le trône et ainsi, après la mort de Saül, il demande au Seigneur s’il doit monter au pays de Juda et dans quelle ville. Il demande s’il doit livrer bataille aux Philistins et le Seigneur intervient dans le combat en sa faveur.
Après la faute de David, l’action divine n’est plus décrite sous forme de miracles ou de charismes en faveur de son élu. Dans l’histoire de la succession, l’action de Dieu est présentée d’une manière nouvelle que le théologien allemand G. von Rad (n3) présente de façon très claire. Je le cite plutôt que de le paraphraser : ‘’Tout est changé : nulle part ne survient un miracle, nulle part on ne trouve un lieu sacré… d’où seraient déclenchées les grandes impulsions de l’histoire terrestre… Le cadre dans lequel se déroule cette histoire est parfaitement profane et les forces qui s’exercent émanent toutes d’hommes seulement, et d’hommes qui se laissent conduire par des motifs qui n’ont rien de particulièrement religieux. Mais l’historien n’a plus guère besoin des moyens d’expression traditionnels parce que sa conception de la nature de l’intervention de Dieu dans l’histoire est complètement différente. Le pouvoir de Yahvé embrasse la totalité des évènements ; il n’intervient pas sporadiquement en se manifestant par des miracles sacrés, mais il est foncièrement imperceptible à l’œil de l’homme naturel ; toutefois il agit continuellement à travers tous les domaines de la vie, visibles ou secrets, religieux ou profanes. Et le lieu d’élection de cette conduite de l’histoire est le cœur humain dont Yahvé fait servir les impulsions et les décisions à la réalisation souveraine de son plan historique.’’ L’auteur du récit de la succession de David décrit l’enchaînement des faits comme un historien, selon leur causalité interne, sans faire intervenir des faits surnaturels, et cependant il fait entendre au lecteur attentif, à celui qui a un cœur qui écoute, que Dieu est à l’œuvre dans l’histoire qu’il nous raconte.


n1 - A. Wénin : David, roi de Goliath à Bethsabée, dans Figures de David à travers la Bible –CERF, Lectio Divina 177 p.109
n2 - André Wénin : ouvrage cité.
n3 - G. von Rad : Théologie de l’Ancien Testament t.1, p.274 – cité par Auzou : La danse devant l’Arche p. 391.

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