Conférences bibliques 2003-2004
Sommaire

" L'histoire de David "    (17)

LE DÉBUT DE L'HISTOIRE D'ABSALOM


Note: (les notes sont visibles dans le texte en y positionant la souris)

Vous vous souvenez des fautes très graves commises par David : l'adultère avec Bethsabée puis l'assassinat d'Urie son époux. Le prophète Natan était intervenu pour dénoncer les fautes de David et prononcer contre lui deux oracles de condamnation. David avait alors reconnu son péché et, après la mort du premier enfant de David et Bethsabée, l'épisode se terminait dans la sérénité. Un nouvel enfant voit le jour auquel sa mère donne le nom de Salomon, un nom qui exprime la venue de la paix et du bonheur dans le couple. Le Seigneur manifeste aussi sa bienveillance en accordant à Israël la victoire contre les Ammonites qui les avaient gravement offensés.

Amnon viole sa sœur Tamar (13,1 - 22).

Voici ce qui arriva après cela. Cette formule qui ouvre le verset 1 annonce un nouvel épisode dont la violence contraste avec le climat de paix qui rayonnait de la fin du chapitre précédent.
Avant de commencer la lecture, précisons la position des différents personnages. Amnon est le fils aîné de David, né à Hébron d'Ahinoam d'Izréel ; du second fils, né d'Abigaïl, on n'entendra plus parler après la mention de sa naissance en II Sam. 3, 3; le troisième fils de David est Absalom, né de Maaka, fille de Talmaï, roi de Gueschour, localité à l'est du Jourdain; Tamar, enfin, est la sœur d'Absalom, née elle aussi de David et Talmaï; elle est donc la demi-sœur d'Amnon.
Absalom, fils de David avait une sœur fort belle, appelée Tamar. Amnon, fils de David, l'aima. (v.13,2) Et Amnon était tourmenté au point de se rendre malade à cause de sa sœur Tamar, car elle était vierge, et lui faire quelque chose aurait aux yeux d'Amnon tenu du prodige. (v.13,3) Mais Amnon avait un ami nommé Yonadab, fils de Shiméa, frère de David. Yonadab était un homme très avisé. (v.13,4) Il lui dit : " D'où vient, fils du roi, que tu sois si faible chaque matin ? Ne m'expliqueras-tu pas ? " Amnon lui dit : " Tamar, la sœur d'Absalon, mon frère, moi, je l'aime. " (v.5) Alors Yonadab lui dit : " Couche-toi sur ta couche, fais le malade et quand ton père viendra te voir , tu lui diras : ''Que ma sœur Tamar vienne et qu'elle me prépare à manger, qu'elle prépare la nourriture à mes yeux pour que je voie et je mangerai de sa main. "
Un fils de David, Amnon, est donc éperdu d'amour ou de désir pour sa demi-sœur Tamar au point d'en être affaibli, malade, d'en perdre l'appétit. Comme le signale les notes de nos Bibles l'union entre d'un homme et sa demi-sœur n'était pas considérée, à cette époque, comme un inceste. Ce qui semblait impossible à Amnon, ce n'était pas d'épouser Tamar mais simplement de lui parler, de l'approcher : fille du roi et vierge, elle vivait à l'écart de la présence des hommes, mêmes de ses frères. Ne condamnons pas trop vite Yonadab : en donnant un conseil à Amnon il veut seulement lui permettre d'adresser quelques mots en privé à Tamar, une situation fréquente dans nos comédies classiques quand un ami obligeant aide l'amoureux à déclarer sa flamme à une jeune fille élevée à l'écart, loin des hommes.
Comme le racontent les v. 6 et 7, Amnon met en œuvre le plan de son ami et, ainsi que celui-ci l'avait prévu, le roi David envoie Tamar chez Amnon. Un détail des paroles de Amnon est difficile à rendre dans les traductions : il précise qu'il voudrait que sa sœur lui prépare deux gâteaux appelés ''cœurs'', ce qui laisse percer son désir secret.
(v.8) Tamar se rendit à la maison de son frère Amnon et il était couché. Elle prit de la pâte, la pétrit, elle prépara sous ses yeux les gâteaux en forme de cœur et les fit cuire. (v.9) Puis elle prit la poêle et la vida devant lui mais il refusa de manger. La jeune princesse prépare donc gentiment des gâteaux pour son frère qui refuse de les manger
Amnon dit : " Faites sortir tout le monde d'auprès de moi !" Et tout le monde sortit d'auprès de lui. Cet ordre laisse présager le drame si nous connaissons la suite mais, à première lecture, nous pouvons penser que le souhait d'Amnon est de parler discrètement avec sa demi-sœur.
(v.10) Alors Amnon dit à Tamar : " Apporte le plat dans la chambre et je mangerai de ta main. " Tamar prit les ''cœurs'' qu'elle avait faits et les apporta à son frère Amnon dans sa chambre. (v.11) Elle lui présenta à manger. Il la saisit et lui dit : " Viens, couche avec moi, ma sœur! " (v.12) Elle lui dit : " Ne me violente pas, mon frère, car cela ne se fait pas en Israël. Ne commets pas cette infamie. (v.13) Moi, où irais-je porter ma honte et toi tu seras comme un infâme en Israël ! Parle donc au roi : il ne me refusera pas à toi. (v. 14) Mais il ne voulut pas écouter sa voix. Amnon se conduit comme un malade capricieux pour attirer sa sœur dans sa chambre puis lui dévoile son intention : Couche avec moi, ma sœur (et ce ''ma sœur'' comme nous le savons par le Cantique peut avoir une connotation amoureuse). Tamar lui propose une solution convenable : le roi acceptera leur union (car les unions étaient alors admises dans ce cas de parenté). Mais Amnon refuse de l'écouter et ne suit que la violence de son désir.
Il se saisit d'elle, lui fit violence et coucha avec elle.(v.15) Alors Amnon se prit à la haïr très fort. Oui, la haine qu'il lui porta fut plus violente que l'amour qu'il avait eu pour elle. Amnon ne veut rien entendre, il la prend de force et la viole. Le texte hébreu ne dit pas, selon la construction courante, ''Il coucha avec elle'' mais fait de ''elle'' un complément d'objet (au sens propre) et il faudrait traduire : ''Il la coucha'' ; la femme n'est plus une partenaire mais une chose. Ensuite les sentiments du jeune homme sont brutalement modifiés et il prend en haine la jeune fille qu'il vient de posséder.
Et Amnon lui dit : " Lève-toi ! Va-t-en ! " (v.16) Elle lui dit : " Non, mon frère, car me chasser serait un mal plus grand que l'autre que tu m'as fait. " Mais il ne voulut pas écouter sa voix. Tamar de nouveau implore son frère et propose une solution raisonnable : il pourrait la garder puis arranger les choses, régulariser comme on disait naguère, sinon elle va devenir une femme perdue, déshonorée, condamnée à la solitude. Mais une fois encore, il refuse de l'écouter.
(v.17) Il appela le garçon qui le servait et lui dit : " Chasse donc celle-là de chez moi, dehors, et verrouille la porte derrière elle. " (v.18) Elle portait une tunique à manches longues qui était autrefois le vêtement des vierges filles du roi. Son serviteur la fit sortir et verrouilla la porte derrière elle.
(v.19) Alors Tamar se couvrit la tête de cendres, elle déchira sa tunique à manches longues, elle mit la main sur sa tête et s'en alla en poussant des cris.
Amnon met sa sœur à la porte avec mépris sans même la nommer "Chassez celle-là !" L'image de la princesse vêtue de sa longue tunique princière ajoute à notre émotion : elle prend les prend les marques du deuil et de l'affliction , visage maculé de cendres et vêtements déchirés.
(v.20) Son frère Absalom lui dit : " Serait-ce que ton frère Amnon a été avec toi? Maintenant, ma sœur, tais-toi. C'est ton frère : ne prends pas cette affaire à cœur . " Tamar demeura abandonnée dans la maison de son frère Absalom.
(v.21) Le roi David apprit toute cette affaire et il en fut très irrité . (v.22) Absalom ne parla avec Amnon ni en mal ni en bien car Absalom avait pris Amnon en haine à cause du viol de sa sœur Tamar.

La réaction du roi David est mentionné après celle d'Absalom, le frère de la malheureuse Tamar. Le roi est très irrité mais ne fait rien. La Septante complète ainsi le verset 22 : mais il ne contrista pas l'esprit de son fils Amnon car il l'aimait comme étant son premier-né. David avait déjà accepté sans beaucoup réfléchir la demande d'Amnon qui ressemblait à un caprice d'enfant, ensuite il ne punit pas la faute grave de son fils . Cette colère qui ne débouche sur aucune sanction nous surprend : David aime ses fils jusqu'à la faiblesse et nous retrouverons d'autres exemples de cette attitude du roi à l'égard de ses descendants.
Absalom joue un rôle important dans cet épisode. Il est nommé dès les premiers mots, et de manière surprenante, car l'auteur ne dit pas : le roi avait une fille …mais la place de Tamar dans la famille est définie par rapport à Absalom. A la fin de l'épisode, après le viol, Absalom comprend, dès qu'il voit sa sœur, ce qui s'est passé, et il recueille sa sœur chez lui. Il lui demande de ne pas provoquer un scandale public, probablement pour ne pas ébranler la monarchie. Il ne dit mot à Amnon pour ne rien révéler de la haine qu'il éprouve maintenant pour lui mais attend le moment de pallier les insuffisances de David en tant que roi et que père et l'occasion propice pour venger lui-même sa sœur. Absalom est nommé au début et à la fin de l'histoire de Tamar et Amnon , ce qui nous fait comprendre que cet épisode fait partie de l'histoire d'Absalom qui va être le personnage central des chapitres 13 à 20 du second livre de Samuel.
Le récit que nous venons de lire nous captive aussi bien par l'action qui se déroule que par les détails qui donnent vie au récit : le conseil avisé de l'ami, les étapes de la préparation des gâteaux, la robe de la princesse, et on le dirait écrit au fil de la plume, sans autre souci que de raconter les faits en suivant l'ordre chronologique. Or, sous la simplicité apparente du texte, se dissimule une structure rigoureuse que le schéma ci-dessous fait apparaître: (n1)

A L'amour de Amnon pour Tamar , sœur d'Absalom (v.1-2)
  B Intervention de Yonadab (3-5)
    C Tamar arrive chez Amnon (6-9a)
      D Les serviteurs d'Amnon sont renvoyés (9b)
        E Amnon ordonne à Tamar de coucher avec lui, elle implore en vain (11-14a)
          X Amnon viole Tamar et son amour devient haine (14b-15a)
        E' Amnon ordonne à Tamar de partir, elle implore en vain (15b-16)
      D' Amnon rappelle son serviteur (17)
    C' Tamar part de chez Amnon (18-19)
  B' Intervention d'Absalom (20)
A' La haine d'Absalom pour Amnon (21-22)

Cette présentation montre bien les correspondances entre l'arrivée de Tamar en C et son départ en C', entre le départ des serviteurs et leur retour en D et D', entre les deux ordres d'Amnon et les deux inutiles implorations de Tamar en E et E' et la scène de violence est au centre de cette structure en reflet. David ne figure pas dans ce schéma parce qu'il n'occupe pas la place qu'il devrait occuper et ne joue aucun rôle dans l'action.


La scène commence en A par la mention de l'amour d'Amnon pour la sœur d'Absalom, amour qui se transforme en haine après le viol, au centre de la structure, et en A', à la fin de la scène, l'amour de Amnon pour Tamar est remplacé par la haine de Absalom pour Amnon . Et nous pressentons que cette haine le conduira à venger sa sœur.

Absalom fait assassiner Amnon (13, 23 - 38).

(v.23) Deux ans plus tard, comme Absalom avait les tondeurs à Baal-Hatsor qui est près d'Ephraïm, il invita tous les fils du roi. Ce verset sert d'introduction au nouvel épisode qu commence. Absalom a attendu deux ans après le viol de Tamar pour se venger. Il profite de la tonte de son troupeau de brebis pour organiser une fête (comme Naval l'avait fait lui aussi à cette occasion) dans son domaine près d'Ephraïm, à quelques vingt km au nord-est de Jérusalem; cette précision géographique a son importance car Absalom aura ainsi une avance sur ses poursuivants. Il invite tous les fils du roi : c'est une anticipation et la suite nous explique comment il va obtenir l'accord du roi sur cette invitation.
(v.24) Absalom alla auprès du roi et dit : " Voici que les tondeurs sont chez ton serviteur. Que le roi et ses serviteurs viennent donc chez ton serviteur." (v.25) Le roi répondit à Absalom : " Non, mon fils, non, nous n'irons pas tous et ne serons pas à ta charge." Absalom insista mais il ne voulut pas venir et il le bénit. (v.26) Absalom dit : "Si c'est non, que vienne donc avec nous Amnon, mon frère. " Et le roi dit : "Pourquoi irait-il avec toi?" (v.27) Mais Absalom insista et il laissa partir avec lui Amnon et tous les fils du roi.
Absalom a l'initiative du dialogue puisque c'est lui qui lance les invitations. Il demande d'abord au roi que toute la cour (le roi et ses serviteurs) vienne à la fête qu'il organise et le roi refuse fermement malgré l'insistance (une seconde demande) d'Absalom. Celui-ci ne souhaitait évidemment pas que son père vienne à cette fête et il a donc lancé cette invitation générale en prévoyant qu'elle serait refusée par David. Absalom demande ensuite l'accord du roi pour inviter Amnon. Le roi ne refuse pas de manière tranchée mais hésite : pense-t-il qu'Absalom pourrait en vouloir encore à Amnon bien qu'il n'ait jamais manifesté sa haine ? Absalom insiste et le roi qui a déjà refusé trois fois - l'invitation à toute la cour à deux reprises, puis l'invitation à Amnon seul - donne cette fois son accord en pensant, s'il a des craintes, que la présence des autres princes protègera l'aîné. Absalom donne l'impression d'avoir anticipé comme un bon joueur d'échec le déroulement de son entrevue avec le roi. Il connaît bien son père et sa faiblesse, et il a prévu qu'il ne lui opposerait pas un refus total.
On peut noter que le fils aîné, Amnon, avait lui aussi manipulé son père en obtenant son accord sur la venue de Tamar chez lui, sans lui révéler ses véritables intentions. Absalom prépare donc sa vengeance en montrant qu'il est capable de jouer avec le roi le même jeu que son aîné.
Absalom est de retour dans son domaine et il donne ses ordres à ses serviteurs (v.28) Faites attention! Lorsque le cœur d'Amnon sera mis en gaieté par le vin et que je vous dirai : " Frappez Amnon!" vous le mettrez à mort . N'ayez pas peur, n'est-ce pas moi qui vous l'ordonne? Courage et montrez-vous vaillants.
Absalom donne ses ordres à ses serviteurs comme il s'adresserait à des soldats; à son commandement, ils engageront l'action et il prend sur lui toute la responsabilité de l'opération.
L'action elle-même n'est pas rapportée, Amnon n'est plus qu'un objet (comme Tamar l'avait été pour lui) et c'est Absalom qui est au centre du récit : (v.29) Les serviteurs d'Absalom firent à Amnon ce qu'Absalom avait ordonné. Tous les fils du roi se levèrent, enfourchèrent chacun son mulet et s'enfuirent.
Les versets suivants racontent ce qui se passe à la cour pendant que les fils du roi reviennent sur leurs mules à Jérusalem. (v.30) Ils étaient encore en route quand la nouvelle parvint à David : Absalom a abattu tous les fils du roi et il n'en reste pas un seul. (v.31) Alors le roi se leva, déchira ses vêtements et se coucha par terre, tous ses serviteurs restant debout, les vêtements déchirés. D'où vient cette rumeur alors que personne n'est encore revenu à la cour? Serait-ce Absalom qui a chargé quelqu'un de la répandre pour que son crime paraisse moins grand quand les faits réels seront connus?
(v.32) Yonadav, fils de Shiméa, frère de David, prit la parole et dit : " Que mon seigneur ne dise pas qu'on a mis à mort tous les jeunes gens, fils du roi. Non, Amnon seul est mort car c'était une chose qui s'était imposée à Absalom depuis le jour où il avait violé sa sœur Tamar. (v. 33) Maintenant donc que mon seigneur le roi ne se mette pas dans l'idée que tous les fis du roi sont morts puisqu'il n'y a qu'Amnon seul qui est mort et Absalom s'est enfui."
Nous retrouvons ce Yonadav, neveu de David, qui avait donné à Amnon un conseil astucieux pour parler avec Tamar. Ici encore Yonadav montre qu'il devine les motivations, les projets des autres. Il avait depuis longtemps percé à jour la haine d'Absalom et son désir de vengeance puisqu'il dit : c'était une chose (la mort d'Amnon) qui s'était imposée à Absalom (ou comme traduit la BJ : Absalom s'était promis cela…) depuis le jour où Amnon avait violé sa sœur Tamar. Yonadav, le premier, comprend ce qui s'est passé à la fête organisée par Absalom.
Je me demande pourquoi Yonadav, ayant découvert les sentiments d'Absalom, n'a pas prévenu Amnon du danger qu'il courait en se rendant chez lui. J'imagine qu'il a été blessé par la manière dont Amnon, son ami, a utilisé le conseil qu'il lui avait donné et je suppose même que son amitié pour Amnon s'est transformée en haine. Cela expliquerait qu'il n'ait pas non plus fait part au roi de ses pressentiments. Ou encore Yonadav a estimé qu'il valait mieux qu'un homme tel que cet Amnon, fils aîné de David, ne devienne pas roi à l'avenir… Le silence du texte permet toutes les conjectures.
Lisons la fin de cet épisode de 13,34 à 13,38. Elle n'appelle pas de longues explications : le guetteur voit une troupe descendant du flanc de la montagne et l'annonce au roi, Yonadav dit que ce sont les fils du roi qui arrivent et, de fait, ils arrivent peu après. Les fils du roi, le roi et toute la cour pleurent abondamment . Absalom en fuite se rend dans la famille de sa mère, chez Talmaï, roi de Gueshour, une petite principauté araméenne, au-delà du Jourdain, au nord-est du lac de Tibériade, où il restera trois ans.
(37b) Et le roi resta en deuil pour son fils tous les jours. Pendant le long exil d'Absalom, David continue sans cesse, ''tous les jours'' dit le texte, à regretter la mort de son fils Amnon.

Aidé par une femme sage, Joab obtient le retour d'Absalom (13,39-14,24).

Les deux premiers versets de ce nouvel épisode de l'histoire d'Absalom nous donnent l'origine de l'épisode qui va suivre : (13,39) Le roi David désirait ardemment partir en expédition contre Absalom car il souffrait au sujet d'Amnon, du fait qu'il était mort. (14,1) Joab, le fils de Tsérouya, savait que le cœur du roi était contre Absalom.

La traduction ci-dessus, qui suit les suggestions de Fokkelman, est à l'opposé des traductions de la BJ et de la TOB qui disent : Le roi cessa de s'emporter contre Absalom car il était consolé de la mort d'Amnon. Joab sut que le cœur du roi se tournait vers Absalom. La traduction inspirée par F et la traduction BJ ou TOB, bien que de sens opposé, ont toutes deux des appuis solides en hébreu. J'en donne quelques exemples sans entrer dans les détails. Le verbe ''kalah'', le premier verbe du verset 39, formé sur la racine du ''tout'' peut avoir le sens de achever, terminer, cesser (le tout est atteint) ou celui de désirer (aspirer au tout). Le verbe suivant a le sens propre de sortir (comme sortir d'Egypte) mais peut aussi signifier ''partir en guerre'', comme au v.11,1, ou se mettre en colère, comme on dit en français ''sortir'' de ses gonds. On peut donc légitimement traduire les premiers mots de deux manières très différentes, voire contradictoires : Le roi cessa d'être en colère contre Absalom… ou Le roi désira partir en guerre contre Absalom…
Pour choisir entre les deux traductions, il faut donc tenir compte du contexte et le contexte incline à préférer la traduction proposée en tête de ce paragraphe. D'abord l'auteur vient de dire en 13,37 que le deuil de David se poursuivait tous les jours. Ensuite on voit mal pourquoi Joab aurait eu recours au stratagème compliqué que nous allons lire pour modifier la conduite de David si ce dernier était déjà favorable au retour de Absalom comme le disent les traductions BJ et TOB. Enfin, comme on le verra, il fallut encore deux ans après le retour d'Absalom à Jérusalem pour que le roi accepte enfin de le recevoir. Tous ces points contredisent l'idée que David était prêt à pardonner à Absalom et montrent au contraire qu'il demeurait très en colère contre lui.


Le roi donc pensait à lancer une expédition contre son fils en exil et demeurait très irrité contre lui. Joab qui est, on s'en souvient, un neveu de David et le général de son armée, invente un moyen de modifier l'état d'esprit du roi.
(v.14,2)Il envoya donc chercher à Téqoa une femme avisée et lui dit : "Fais semblant d'être en deuil, mets des vêtements de deuil, ne te parfume pas, bref sois comme une femme depuis longtemps en deuil d'un mort. (v.3)Puis tu iras chez le roi et tu lui parleras selon les paroles que voici." Et Joab lui mit dans la bouche les paroles (qu'il souhaitait).
Nous, les lecteurs, avons une longueur d'avance sur le roi David puisque nous savons que la femme avisée ou sage qui va se présenter à lui n'est pas vraiment en deuil et que son discours lui a été dicté par Joab. Mais nous ne savons pas ce qu'elle va dire.
(v.4)La femme de Téqoa parla au roi. Elle tomba la face contre terre et se prosterna puis elle dit : " Au secours, ô roi ! " (v.5) Le roi lui demanda: " Qu'as-tu? " Elle répondit : " Hélas ! Je suis veuve. Mon mari est mort. (v.6) Et ta servante avait deux fils . Tous les deux se sont querellés dans la campagne et personne ne les a séparés, l'un a frappé l'autre et l'a tué. (v.7) Alors tout le clan s'est dressé contre ta servante et ils ont dit : ''Livre le fratricide : nous le mettrons à mort pour le prix de la vie de son frère qu'il a tué et nous détruirons en même temps l'héritier''. Ils vont ainsi éteindre la braise qui me reste , pour ne plus laisser à mon mari ni nom, ni survivant sur la face de la terre. (v.8) Le roi dit à la femme : " Va à ta maison, je donnerai des ordres à ton sujet."
La femme se présente devant le roi avec toutes les marques de respect et présente son cas : elle a perdu d'abord son mari, puis l'un de ses deux fils tué par l'autre. La famille demande l'application de la loi ''Quiconque frappe quelqu'un et cause sa mort sera mis à mort'' (Exode 21,12) et exige la mort du fratricide. La dernière braise qui brûle à son foyer serait alors détruite, et l'intérêt de la femme est que ce fils vive. Et elle insiste aussi sur les conséquences pour son mari défunt : du fait de la disparition de l'héritier, sa mémoire serait balayée de la surface de la terre. Le roi répond qu'il va faire le nécessaire.
Cette réponse très générale ne satisfait pas la femme qui dit en substance (v;9) que c'est elle qui va subir les conséquences de cette affaire et que le roi en parle à son aise puisqu'il n'est pas concerné (remarque dont l'ironie apparaitra plus tard).
Le roi s'implique davantage et répond (v.10) : " Celui qui parlera contre toi, tu me l'amèneras et il ne recommencera plus à te blesser."
La femme veut plus encore et demande au roi (v.11) : "Que le roi veuille faire mention du Seigneur, ton Dieu, pour que le vengeur du sang n'ajoute pas encore au massacre et ne fasse pas périr mon fils !" Elle demande que le roi se lie par un serment prononcé au nom du Seigneur et le roi accepte : "Aussi vrai que le Seigneur est vivant , il ne tombera pas à terre un seul cheveu de ton fils ! " Le but de Joab et de la femme est atteint : le roi s'est lié par un serment irrévocable pour affirmer que le fils survivant ne serait pas puni.
Au verset 12 la femme demande de manière très respectueuse si elle peut ajouter un mot et le roi y consent. Et son discours change soudainement.
(v.13) Pourquoi as-tu projeté une telle chose contre le peuple de Dieu? Du fait qu'il a prononcé cette sentence le roi est comme coupable de ne pas faire revenir celui qu'il a exilé. (v.14) Oui, nous allons sûrement mourir , comme l'eau répandue sur la terre que l'on ne peut plus recueillir. Mais Dieu n'a pas ce désir et ne forme pas le projet de maintenir en exil loin de lui celui qui est exilé.
Le discours de la femme de Téqoa change dans le fond et dans la forme. Dans le fond : elle aborde le thème réel de son intervention, sans déclarer cependant que son histoire était une fiction. Dans la forme aussi : elle s'adresse maintenant au roi en le tutoyant : Pourquoi as-tu un tel projet, c'est à dire celui de maintenir en exil celui que tu as exilé, voire de partir en expédition contre lui (13,39). Tu viens de juger, en confirmant ta sentence par un serment solennel, qu'il ne fallait pas tuer le dernier fils survivant d'une famille, l'héritier, ce jugement te rend donc coupable car, en maintenant l'exilé en exil, tu fais précisément ce que tu viens de condamner. La femme n'a pas nommé Absalom mais c'est évidemment de lui qu'il s'agit. Et - je commente toujours le verset 13 - la femme dit au roi qu'il agit contre le peuple de Dieu, ce n'est pas une histoire de famille, même de famille royale, qui est en cause mais le conflit concerne le peuple que le roi gouverne, le peuple de Dieu. Elle poursuit -v.14- en parlant au nom de tout le peuple : nous allons mourir, disparaître comme de l'eau qu'on verse sur une terre sèche. Dieu ne veut pas cette disparition de son peuple, Dieu veut que le feu continue à brûler au foyer de son peuple, que la cruche d'eau demeure pleine pour désaltérer et faire vivre. En d'autres termes ''la vie du prince en exil est aussi importante pour le peuple que la vie du fils l'est à la veuve '' (TOB). La femme avait commencé ce moment de son intervention en disant que le roi avait des projets qui allaient contre l'intérêt du peuple de Dieu, elle le termine (14b) en opposant le souhait du roi et le désir de Dieu, la volonté d'une justice rigoureuse et celle d'une mesure de miséricorde.
La femme poursuit son discours. (v.15) Maintenant, si je suis venue dire au roi, mon seigneur, ce que je viens de lui dire c'est que les gens m'ont (ou le peuple m'a) fait peur et ta servante s'est dit : " Je parlerai au roi. Peut-être le roi fera-t-il ce que lui dira son esclave. (v.16) Car le roi consentira à délivrer son esclave des mains de l'homme qui cherche à nous retrancher, moi et mon fils ensemble, de l'héritage de Dieu. (v.17) Ta servante s'est dit : que la parole de mon seigneur le roi apporte le repos. Car mon seigneur le roi est comme l'ange de Dieu : il écoute le bien et le mal. Que le Seigneur ton Dieu soit avec toi !
Après avoir parlé au roi de manière directe, la femme de Téqoa reprend le langage protocolaire de la cour et s'adresse de nouveau au souverain à la troisième personne. Sur le fond son discours est ambigu : reprend-elle le cas de ses fils, ce qui est possible puisqu'elle n'a pas avoué qu'il s'agissait d'une fiction, ou bien évoque-t-elle le sort d'Absalom ? Un exemple précis montre bien l'embarras des commentateurs pour trancher : au v.15 la femme dit que le `am lui a fait peur, employant le mot hébreu qui désignait au v.13 le peuple de Dieu, Israël. Mais ici ce mot désigne-t-il le ''peuple'' (d'Israël), comme le pense la TOB (note u sur v.15) ou ''les gens'' (de sa famille) comme traduit la BJ . Il me semble que la femme sage joue sur les deux registres dans les v. 15 et 16, celui de son histoire de famille imaginaire et celui réel du prince en exil. Elle laisse ainsi un répit au roi qui a déjà tranché le conflit familial et n'est pas contraint d'intervenir. En revanche, le v.17 concerne surtout le problème national; la femme sage souhaite que la décision du roi apporte à tous le repos, un mot chargé de sens puisque ce repos était le but de l'entrée du peuple dans la terre promise (voir Deut. 12,9 dans la traduction de la TOB )(n2), repos signifiant la paix et la sécurité à tous les niveaux, dans la famille de la femme, dans la famille du roi , dans l'ensemble du pays . Comme Dieu, le roi doit trancher entre le bien et le mal : Que le Seigneur l'assiste!
(v. 18) Alors le roi dit à la femme : " Je t'en prie, ne me cache rien si je te pose une question." La femme répondit : " Que mon seigneur le roi parle ! " (v.19) Le roi demanda : "La main de Joab n'est-elle pas avec toi en tout cela?" La femme répondit : "Par la vie de ton âme, mon seigneur le roi, on ne peut dévier à droite ou à gauche de tout ce que dit mon seigneur le roi. Oui, c'est ton serviteur Joab qui m'a donné l'ordre, c'est lui qui a mis toutes ces paroles dans la bouche de ta servante. (v.20) C'est pour retourner la situation que ton serviteur Joab a fait cela mais mon seigneur est sage, aussi sage que l'ange de Dieu, il sait tout ce qui se passe sur la terre."
Le roi prend maintenant l'initiative et devine que la femme ne lui a pas tout révélé. Joab, dit-il, n'est-il pas derrière tout cela? La question montre que David ne manque pas de finesse et de discernement puisque la femme n'a pas dit jusqu'à présent que son veuvage et la mort d'un de ses deux fils relevaient de la fiction. Peut-être a-t-il compris quand la femme a employé un ton plus direct et a parlé de l'exilé ? Peut-être Joab avait-il déjà essayé auparavant de calmer la colère du roi contre Absalom ? La femme abandonne son histoire fictive, comprend qu'il est inutile de dévier vers la droite ou la gauche, et répond que c'est Joab, en effet, qui lui a dicté sa conduite et ses paroles.
La scène se termine (v.21-2) par un dialogue entre David et Joab (David l'a sans doute fait appeler), Joab qui prend la place de la femme qui lui servait de porte-parole. Les premiers mots du roi sont : " Voici donc j'ai fait cette ''dabar'' " où le mot hébreu désigne, comme nous savons, à la fois la parole et l'acte; David se réfère à l'engagement qu'il a pris, ratifié par un serment, de préserver la vie du frère fratricide. Il est lié par ce serment qui doit se traduire en acte et il donne l'ordre à Joab de ramener Absalom à Jérusalem. Joab se prosterne à terre et se réjouit d'avoir trouvé grâce aux yeux du roi (autrement dit d'avoir sa confiance) puisque le roi a fait la ''dabar'' de son serviteur, c'est à dire a agi selon la parole de son serviteur.
Joab va chercher Absalom à Gueshour où il était réfugié et le ramène à Jérusalem.
Le roi a accepté le retour d'exil de son fils mais sa colère ne s'est pas apaisée. (v.24) Le roi dit : " Qu'il se retire chez lui et qu'il ne paraisse pas devant ma face. " Absalom se retira chez lui et il ne vit pas la face du roi. L'attitude du roi confirme la traduction que nous proposions pour le v.14,1, au début de cet épisode, Joab avait bien compris que le cœur du roi était toujours contre Absalom. Et maintenant encore alors que Joab pensait avoir retourné la position de David, celui-ci est toujours irrité contre Absalom qui doit demeurer à l'écart de la cour.

La beauté et la chevelure d'Absalom (14,25-27).

Trois versets interrompent le fil du récit et les notes de nos Bibles les considèrent comme les vestiges d'une autre tradition.(n3) Cependant, si le rédacteur final a maintenu ces notices, il a sans doute pensé qu'elles nous apportaient une information intéressante.
(v.25) Il n'y avait pas d'homme aussi beau que Absalom dans tout Israël, à louer beaucoup. De la plante des pieds au sommet du crâne, il était sans défaut. (v.26) Lorsqu'il se rasait la tête - il se rasait chaque année parce que c'était trop lourd , alors il se rasait - il pesait sa chevelure, deux cents sicles, poids du roi.
Absalom était d'une grande beauté , sans pareille dans tout le pays. Tout en lui des pieds à la tête était parfait et tous se plaisaient à louer cette beauté. Je suppose que le prince en était conscient et n'était pas insensible à la louange. Le verset n'est pas un corps étranger dans le récit mais prend un relief particulier si on le rapproche du v. précédent : ce jeune prince à la beauté radieuse ne peut paraître à la cour : cette interdiction, pénible pour tout courtisan, devait sembler insupportable à ce fat.
Car le verset 26 suggère en effet qu'Absalom était vaniteux : il tenait à se raser lui-même et, au lieu de balayer les cheveux coupés comme tout un chacun, il les recueillait, les pesait ''deux cents sicles'' et l'auteur ajoute pierre du roi , pour nous faire entendre qu'Absalom tirait vanité de ce poids, plus de deux kilos, certifié par des étalons de mesure officiels.
Les détails que nous donnent ces versets éclairent la suite du récit. On peut imaginer quelle rancœur le prince héritier devait nourrir dans sa solitude forcée, quelle haine il devait accumuler contre son père qui lui interdisait de parader à la cour et de recueillir les compliments dus à sa beauté. Sa révolte en est ainsi éclairée. Sa vanité explique aussi que, plus tard, au moment de poursuivre David en fuite (chapitre 17), il se rangera aux conseils de Houshaï qui a soin de le flatter plutôt qu'aux avis pertinents de Ahitofel. On sait enfin quel rôle la chevelure d'Absalom jouera dans sa mort.
Le verset 27 nous apprend qu' Absalom avait trois fils et une fille appelée Tamar, de grande beauté. On remarque que les fils ne sont pas nommés et que c'est au contraire la fille dont le nom nous est rapporté : Absalom lui a donné le nom de sa sœur Tamar comme s'il ne voulait pas oublier le crime dont celle-ci a été la victime et, peut-être, la faiblesse du roi en cette occasion.

Le retour d'Absalom à la cour (14, 28 - 33).

(v.28) Absalom resta deux ans à Jérusalem sans paraître en présence du roi. Il envoie des messages à Joab qu'il veut envoyer plaider sa cause auprès du roi mais Joab ne veut pas venir.
Absalom recourt alors à un moyen plus violent pour obliger Joab à prendre contact avec lui : il donne l'ordre de mettre le feu à un champ d'orge appartenant à ce dernier. Joab se déplace et lui demande les raisons de son acte. Absalom le lui explique (v. 32) "Voici ce que j'avais envoyé te dire : Viens ici, je veux t'envoyer auprès du roi pour dire : ''Pourquoi suis-je revenu de Gueshour ? Il vaudrait mieux pour moi y être encore.'' Je veux maintenant être reçu par le roi et, si je suis coupable, qu'il me mette à mort !" (v.33) Joab se rendit auprès du roi et lui en fit part. Le roi fit appeler Absalom. Celui-ci alla chez le roi, se prosterna devant lui et se jeta la face contre terre devant le roi et le roi embrassa Absalom.
Le roi prend finalement la décision de rappeler Absalom; son fils et lui se retrouvent donc après une séparation de cinq ans : Absalom est resté trois ans à Gueshour puis deux ans à Jérusalem sans voir le roi. La rencontre est racontée brièvement et David est appelé à trois reprises le roi comme pour marquer que ce retour de l'exilé est un geste politique du monarque qui souhaite la paix dans son royaume. L'auteur aurait pu parler de la joie d'un père retrouvant son fils après une longue séparation et, de son côté, Absalom n'a aucune parole de regret ou d'affection. Si on la compare à d'autres scènes de retrouvailles comme la réconciliation de Jacob et Esaü (Genèse 33,1-4) ou le pardon de Joseph à ses frères (Gen. 45,14-15) ou encore le dialogue entre David et Saül (I Sam.24,17), trois rencontres où l'émotion s'exprime par des larmes abondantes, la scène est glaciale et laisse mal augurer de l'avenir. Le prince Absalom peut maintenant paraître à la cour, vivre à Jérusalem, circuler en Israël : que va-t-il faire de cette liberté retrouvée?
n1 - J P Fokkelman : King David (Narrative art and poetry in the books of Samuel ,volume I ) page 100
n2 - Car vous n'êtes pas encore entrés dans le lieu du repos, dans l'héritage que le Seigneur ton Dieu te donne…
n3 - TOB : La notice paraît représenter une tradition populaire…BJ : Les v v. 25-27 viennent d'une autre source..

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